Près de deux décennies après la fermeture de l’ancien Hôtel Rapontchombo, devenu la Gabonaise de Tourisme et de l’Hôtellerie (GTH), l’affaire de sa liquidation judiciaire continue de faire scandale. Ce qui devait être une procédure normale encadrée par la loi s’est transformé en un imbroglio judiciaire, marqué par des lenteurs, des abus d’autorité et un silence troublant des institutions chargées de dire le droit. Pendant ce temps, des dizaines d’anciens employés, certains âgés et malades, vivent dans une précarité dramatique, sans indemnités, sans soutien et sans perspectives.
Depuis 2006, date du congé technique annoncé pour dix mois de travaux de réfection qui n’ont jamais eu lieu, l’Hôtel Rapontchombo n’a plus rouvert ses portes. En 2024, après des années d’attente et de démarches sans issue auprès du ministère des Finances et du Comité des privatisations, un jugement de liquidation est enfin prononcé par le Tribunal de Commerce de Libreville. Conformément à l’article 219 de l’acte uniforme de l’OHADA, le jugement est devenu définitif à défaut d’opposition dans les délais légaux, après publication au Journal officiel. Sur le papier, rien n’empêchait donc la vente des actifs et l’indemnisation des créanciers, y compris les anciens travailleurs.

Mais la réalité a pris une tout autre tournure. D’abord, un ressortissant libanais, dont l’identité exacte reste floue selon le Tribunal, occupe le terrain de la GTH sans aucun droit, allant jusqu’à détruire l’immeuble alors même qu’il se trouvait sous mains de justice. Plus grave encore, cette violation flagrante de la procédure s’est déroulée dans l’indifférence totale du juge commissaire chargé du dossier, qui a suspendu les actes et empêché la délivrance de l’autorisation de vente. Deux plaintes du syndic liquidateur pour destruction des biens d’autrui ont été déposées contre l’occupant, sans qu’aucune suite judiciaire ne soit donnée.
Les anciens employés dénoncent ce qu’ils qualifient d’« abus d’autorité orchestré par les magistrats », parlant même de « déni de justice ». Pour eux, il ne s’agit plus d’une simple lenteur administrative, mais bien d’un dysfonctionnement majeur de la justice gabonaise, qui bafoue leurs droits les plus élémentaires. Le collectif rappelle que tous les créanciers fournisseurs ont été remboursés, mais que les droits du personnel, pourtant prioritaires en matière sociale, ont été écartés.
Au-delà du juridique, c’est le drame humain qui frappe les esprits. Madame Mengue Beyeme, ancienne employée de l’hôtel aujourd’hui âgée de 70 ans, a livré un témoignage bouleversant lors du point de presse : « Depuis qu’on a fermé l’hôtel, on vit mal. Je n’arrive pas à joindre les deux bouts. Je suis malade, du pied à la tête. Je n’ai plus l’âge de travailler, je n’ai même pas un toit sur la tête. » Comme elle, beaucoup d’anciens travailleurs survivent dans la misère, sans ressources pour se soigner ni assurer leurs besoins de base.
La responsabilité du Tribunal de Commerce est directement pointée. Selon le collectif, l’audience du 23 décembre 2024 devait déboucher sur une décision claire permettant la vente de l’hôtel et le paiement des droits du personnel. L’audience suivante, prévue le 5 janvier 2025, devait concrétiser ce processus. Mais au lieu d’agir, le Tribunal a choisi de « s’asseoir sur le dossier », plongeant encore plus les employés dans l’incertitude. Les recours auprès du président de la République sont restés sans effet, ce dernier rappelant qu’il ne pouvait interférer dans un dossier judiciaire. Même l’intervention de l’Inspecteur général des services judiciaires, qui avait sommé le Tribunal de procéder à la liquidation, est restée lettre morte.
Derrière les procédures techniques et les renvois d’audience, une question fondamentale se pose : comment un tribunal peut-il laisser détruire un immeuble placé sous sa garde, bloquer une liquidation devenue définitive en droit, et ignorer les plaintes du syndic comme les appels désespérés des employés ? Pour les anciens du Rapontchombo, cette affaire illustre le malaise profond d’une justice parfois perçue comme partiale, inefficace et indifférente aux souffrances sociales.
Dix-neuf ans après leur mise en congé technique, les ex-employés ne réclament pas des faveurs, mais l’application de la loi et le respect de leurs droits. Leur combat, qu’ils portent désormais sur la place publique, est devenu un symbole des batailles silencieuses que mènent de nombreux travailleurs victimes d’injustices dans les procédures de privatisation et de liquidation au Gabon.
En attendant, l’ancien Hôtel Rapontchombo, réduit à des gravats par un occupant illégal, reste le théâtre d’un scandale judiciaire et social qui ternit l’image de la justice gabonaise. Et ses anciens employés, fatigués et appauvris, n’ont toujours qu’une seule certitude : celle d’avoir été abandonnés par les institutions censées les protéger.