Demain, les électeurs diront si le pays choisit l’efficacité ou l’équilibre. En réalité, il nous faut les deux. Une majorité fonctionnelle au service des chantiers promis par le chef de l’État ; mais pas une majorité si massive qu’elle efface toute contradiction et dévitalise le débat public. Un Parlement monocolore flatterait l’illusion d’une fluidité décisionnelle ; il sacrifierait la contradiction utile, l’expertise alternative et la redevabilité. Dans une architecture institutionnelle déjà présidentialisée, l’hégémonie parlementaire ne serait pas un gage de stabilité, mais le prélude à l’aveuglement. L’argument de l’urgence « il faut aller vite, donc il faut donner tout au camp présidentiel » est séduisant mais dangereux. L’histoire politique, au Gabon comme ailleurs, démontre que les politiques publiques s’améliorent rarement dans le silence. Elles se renforcent au contraire sous le feu croisé des questions, des audits et des propositions concurrentes. Un hémicycle pluraliste n’est pas un luxe pour opposants : c’est un outil de précision qui corrige, amende et hiérarchise. La démocratie coûte du temps ; l’autoritarisme coûte l’avenir. Nous sortons d’une présidentielle qui a donné au chef de l’État une légitimité nette et un mandat de résultats. C’est précisément pour préserver cette légitimité que le Parlement doit rester un lieu de friction productive. En économie comme en gouvernance, la diversité est une assurance contre les erreurs systémiques. Sans contre-pouvoirs, les mauvaises idées voyagent plus vite, les bonnes alertes arrivent trop tard. La confiance des citoyens ne se nourrit pas d’unanimisme ; elle se nourrit de preuves : débats publics, amendements publiés, évaluations transparentes. On entend déjà la tentation du « tout ou rien » : transformer le vote en plébiscite de la refondation. Ce serait une erreur. Le vrai mandat, c’est de bâtir mieux et de rendre des comptes. Pour cela, l’Assemblée doit ressembler au pays : des territoires variés, des expériences différentes, des compétences qui se répondent. Une chambre trop homogène fabrique de la pensée unique ; une chambre diverse fabrique des solutions solides. Le gouvernement n’a rien à craindre d’une opposition exigeante ; il a tout à craindre d’une majorité complaisante.
Car l’opposition, loin d’être un blocage, peut devenir une aiguillon. Elle pose les questions qui dérangent, alerte sur les dérives, propose des alternatives, oblige la majorité à affiner ses projets. Dans les grandes démocraties, certaines réformes majeures sont nées d’amendements de l’opposition. Vouloir gouverner sans contradiction, c’est se priver volontairement d’une part de l’intelligence collective du pays. C’est réduire la démocratie à une chambre d’enregistrement, où les députés applaudissent plus qu’ils ne délibèrent. L’omnipuissance parlementaire, surtout dans un contexte de transition politique récente, créerait une illusion dangereuse : celle d’une unité nationale qui n’existe que sur le papier. La société gabonaise est diverse, contrastée, traversée par des attentes multiples. Cette pluralité doit se refléter dans l’Assemblée nationale si l’on veut éviter que les frustrations ne se transforment en colères sourdes. Une majorité absolue, sans équilibre, risquerait d’engendrer un nouveau cycle de méfiance, et de nourrir le soupçon que l’alternance n’était qu’une reconduction déguisée de l’ordre ancien. Aux électeurs, le message est simple : voter utile, ce n’est pas ériger un totem, c’est dessiner un équilibre. Donnez à l’exécutif de quoi avancer, mais gardez de quoi l’arrêter s’il dévie. Préférez les candidats qui prouvent, pas ceux qui jurent. Choisissez des représentants ancrés, identifiés, capables de défendre vos réalités locales autant que les grands chantiers nationaux. Et souvenez-vous que la contre-expertise n’est pas une hostilité : c’est une assurance démocratique. Un Parlement sans couleurs multiples serait peut-être confortable aujourd’hui ; il serait fragile demain. Car les réformes durables naissent de la contradiction assumée, pas du consensus imposé. Le Gabon mérite mieux qu’une chambre silencieuse : il a besoin d’un hémicycle vivant, où la majorité agit et où les oppositions contrôlent. C’est à cette condition que le leitmotiv lancé en 2023 : “Alternance de 2023”, gardera son sens et que la promesse d’un nouveau départ ne se diluera pas dans les facilités du pouvoir absolu. Demain, il ne s’agira pas seulement d’élire des députés : il s’agira de préserver l’avenir de notre démocratie.