Depuis des mois, nous alertons. Nous disions qu’une assemblée monocolore, forgée au forceps, ne serait pas un gage de stabilité mais le ferment d’une nouvelle fracture nationale. Nous écrivions que la tentation hégémonique, sous couvert de transition, porterait en elle les germes du rejet. Les élections législatives et locales du 27 septembre sont venues confirmer, hélas avec éclat, la justesse de ces alertes. Le scrutin, pourtant préparé de manière plutôt rigoureuse au niveau central, a basculé dans la caricature dès que les relais locaux de l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB) ont pris le contrôle du jeu. Là où le ministère de l’Intérieur avait affiché une volonté de crédibilité, l’UDB a saboté dans les coulisses. Les commissions locales de l’ACER se sont transformées en laboratoires de manipulation. Déjà, lors du dépôt des candidatures, des voix crédibles avaient été écartées sous prétextes fallacieux. Le jour du scrutin, ce fut l’apothéose : carnets de procurations circulant comme des cartes de rationnement, procès-verbaux griffonnés au crayon puis corrigés à loisir, bourrages d’urnes à ciel ouvert, transferts massifs d’électeurs. À chaque étape, la main de l’UDB se lisait en filigrane. Les exemples abondent. Comment ne pas s’interroger sur l’explosion démographique soudaine de Ndendé, passée de quelques milliers d’électeurs à des dizaines de milliers en quelques mois, permettant à l’UDB d’y infliger une défaite humiliante au PDG ? Comment expliquer les scores plébiscitaires dans certaines communes du Haut-Ogooué, où le nombre de votants a dépassé celui des inscrits ? Comment croire à la sincérité des résultats à Oyem et Bitam, où les procurations distribuées comme des bons d’achat ont inversé le cours d’élections locales pourtant disputées ? Les faits sont là : les bastions traditionnels du vote ont été artificiellement remodelés pour garantir la victoire du parti présidentiel.
Ce parti, sitôt né, est déjà souillé. Mis sur les fonts baptismaux avec la promesse d’un nouveau souffle, il est marqué à l’encre indélébile du “T” de la tricherie. L’avenir qu’il se trace est sombre, car aucun pouvoir ne survit durablement à une illégitimité aussi flagrante. En voulant sécuriser par la fraude ce qu’il n’était pas sûr de conquérir par les urnes, l’UDB s’est condamné à l’isolement. Car en face, ce n’est pas seulement l’opposition qui s’indigne, mais la majorité silencieuse qui se dresse, ulcérée d’être une nouvelle fois témoin d’un simulacre. En l’espace de quelques semaines, l’UDB a brisé le capital de sympathie dont bénéficiait le chef de l’État et, pire encore, a fragilisé sa crédibilité personnelle. Le Woleu-Ntem, transformé en terrain de prédilection des procurations, a illustré jusqu’à la caricature ce cynisme électoral. Les nouveaux roitelets de l’UDB y ont orchestré une saga indigne, convaincus que les vieilles ficelles du PDG pouvaient être recyclées sans conséquence. Mais en réalité, ce coup de force local a un coût national : il enterre l’illusion d’une transition vertueuse et expose le pouvoir aux mêmes accusations qui hier justifiaient le renversement d’Ali Bongo. Comment croire encore au discours de rupture quand la fraude est plus visible que jamais ? Comment croire à la refondation du vivre-ensemble quand le vote, ce ciment fragile, est perverti au point de devenir un facteur de délitement social ? Nous l’avons écrit, nous le répétons : l’obsession d’une majorité absolue, l’obsession d’un Parlement monochrome, ne sont pas la garantie d’une gouvernabilité paisible. Ce sont au contraire les prémices d’un autoritarisme sans frein et d’un divorce irrémédiable avec le peuple. L’UDB croit se renforcer en alignant des sièges comme on aligne des trophées. En réalité, il se fragilise à mesure que grandit la colère muette des citoyens. Le pouvoir peut s’acheter des élus, il ne peut pas forcer l’adhésion des consciences. Le coup d’État du 30 août 2023 avait ouvert une parenthèse d’espérance. Le scrutin du 27 septembre 2025 l’a refermée brutalement. La légitimité politique ne s’improvise pas, elle se construit. Elle ne se proclame pas, elle se gagne. En choisissant la voie de la manipulation, l’UDB vient de sceller son destin : il n’est pas le parti de la renaissance démocratique, il n’est que le clone maladroit d’un PDG honni. Et le peuple gabonais, déjà désabusé, ne lui pardonnera pas longtemps.