« L’homme n’a pas d’avenir s’il oublie son passé. » Aimé Césaire
Dans quelques semaines, notre pays s’apprête à franchir une nouvelle étape décisive dans sa marche républicaine. Les élections législatives et locales de septembre 2025 viendront clore le cycle institutionnel entamé au soir du 30 août 2023. Cette date, désormais gravée dans notre mémoire collective, a ouvert une ère nouvelle : celle d’une rupture salutaire, d’un espoir farouchement exprimé, d’un réengagement national autour de valeurs trop longtemps piétinées.
Mais deux ans après cette étincelle, au moment où s’ébauche une Cinquième République dans les textes comme dans les cœurs, une question s’impose à tous : sommes-nous à la hauteur de ce que le peuple a crié ce jour-là ?
L’esprit du 30 août ne doit pas être instrumentalisé
L’élan d’août 2023 n’était pas une vague d’humeur populaire. C’était une exigence. Une exigence de justice, de vérité, de dignité. Une exigence qui appelait à une refondation profonde, non pas cosmétique. Dès lors, ériger une stèle, construire un boulevard ou rebaptiser un quartier ne suffit pas si ces gestes ne s’accompagnent pas d’un sursaut éthique, d’une réelle réforme des pratiques politiques.
Le Monument de la Libération et le Boulevard de la Transition ont été perçus comme les premiers jalons visibles de cette volonté de changement. Mais ce que le peuple réclame, ce ne sont pas des symboles figés, mais une transformation vivante et permanente. Comme le disait André Gide : « Choisir, c’est renoncer. » Avons-nous renoncé, collectivement, aux méthodes du passé ? Aux abus de pouvoir ? Aux jeux d’appareil ? Ou sommes-nous en train d’habiller de neuf un vieux monde en décomposition ?
La Cinquième République est une promesse, pas une excuse
Nous avons parfois la tentation de tout justifier au nom du « processus » ou de « l’état de transition ». Pourtant, l’histoire ne reconnaît pas d’excuses. Elle juge les actes. La Cinquième République ne sera pas un nouveau régime si elle perpétue les anciens travers. Elle ne sera pas un renouveau si les citoyens continuent à observer des jeux de pouvoir opaques, des candidatures parachutées, ou des stratégies de positionnement détachées des réalités du terrain.
« L’expérience est une lanterne attachée dans le dos ; elle n’éclaire que le chemin parcouru. » disait Confucius. Nous avons le devoir d’éclairer aussi le chemin à venir.
La mémoire comme levier de vigilance citoyenne
À l’approche des échéances électorales, il est essentiel de ne pas oublier d’où nous venons. Ces élections, prévues en septembre, interviendront au lendemain du deuxième anniversaire du 30 août. Ce n’est pas un hasard du calendrier. C’est un appel silencieux mais ferme à la vigilance.
Car l’échec des révolutions ne réside pas dans la chute de l’ancien régime. Il se loge dans la rapidité avec laquelle les habitudes reviennent, dans l’oubli progressif de la douleur passée, dans le remplacement du peuple par des logiques de parti, dans le brouillage des repères moraux. Nous n’avons pas le droit de dormir sur nos lauriers.
Le citoyen engagé, pierre angulaire du nouveau contrat social
Dans ce nouveau contexte, chaque citoyen est un bâtisseur. Pas seulement ceux qui se réclament du parti du même nom, mais tous ceux qui, au quotidien, posent des actes en faveur du bien commun, qui refusent le fatalisme, qui osent questionner sans renier.
Le Président de la République, en appelant à « l’esprit bâtisseur », a fixé une ligne : celle de la rigueur, du service, et de la vérité. Mais cet appel ne sera entendu que si les relais locaux, les partis, les élus, les militants, les cadres intermédiaires s’en imprègnent profondément. Le peuple n’attend plus des promesses. Il attend des preuves. Et il saura, le moment venu, sanctionner toute tentative de récupération ou de manipulation.
Le danger de l’hyper-politisation et de la mémoire courte
Il serait dangereux de replonger notre pays dans une hyper-politisation des esprits, source de fractures et de paralysie collective. Les Gabonais veulent de l’action, pas des slogans. Du concret, pas des positionnements personnels. De la proximité, pas du clientélisme.
« Ceux qui ne peuvent se souvenir du passé sont condamnés à le répéter. » disait George Santayana dans son œuvre « La Vie de Raison » , publiée en 1905.
Nous devons faire preuve de lucidité, même au sein de nos familles politiques respectives. C’est cette lucidité qui fera de nous les véritables gardiens de l’esprit du 30 août, au-delà des logiques partisanes.
Construire, oui…mais autrement
Bâtir un nouveau pays ne peut se faire sur des fondations instables. Il faut donc refonder les méthodes, revoir les candidatures, oser renouveler les visages, mais aussi les pratiques. Il ne suffit pas de brandir la bannière du changement, encore faut-il l’incarner dans ses choix, ses mots, ses actes.
Cette responsabilité est d’autant plus grande à l’approche d’échéances électorales où le suffrage universel sera une nouvelle fois convoqué. Que chacun mesure le poids de ce moment. Il ne s’agit pas seulement d’être élu, mais de servir avec honneur une génération qui a crié : « plus jamais ça ».
Un serment collectif à méditer
Ce moment politique n’est pas banal. Il engage chacun d’entre nous, au-delà des appartenances partisanes, des sensibilités, des positionnements. Il nous oblige à la lucidité, à la mémoire, à la vigilance. Il nous appelle à la rigueur, à l’exemplarité, au refus du confort de l’indifférence.
Nous ne devons pas trahir ce souffle du 30 août. Il ne doit pas s’éteindre dans la fatigue des habitudes retrouvées, dans les jeux d’alliances opportunistes, dans les stratégies de contournement du peuple.
Nous ne devons pas oublier.
Nous ne devons plus céder à la facilité du silence complice.
Nous avons une responsabilité générationnelle, historique, morale. Celle d’honorer la promesse faite ce jour-là – dans les rues, dans les cœurs, dans les regards : ne plus jamais permettre qu’on gouverne ce pays contre lui-même.
C’est ici qu’il nous faut faire mémoire. Car certaines paroles, loin d’être dépassées, reviennent nous hanter comme des prophéties non écoutées.
Comme celle du président Omar Bongo Ondimba, lorsqu’il disait avec gravité :
« Dieu ne nous a pas donné le droit de faire du Gabon ce que nous sommes en train de faire. »
Cette phrase n’est pas un slogan. C’est une blessure. Une lucidité. Un appel.
Et elle nous rappelle que les fautes d’hier ne doivent pas devenir les habitudes de demain.
Alors, oui, en citoyens bâtisseurs, réaffirmons ensemble ce serment : plus jamais ça.
Plus jamais l’oubli. Plus jamais la trahison des espérances.
Plus jamais l’abandon des valeurs au profit des calculs.
Et surtout, plus jamais l’arrogance de croire que ce pays nous appartient.