Désiré Ename : « La liberté ne doit pas craindre la liberté »

Vendredi 9 janvier, à l’occasion de la présentation des vœux au président de la République, Désiré Ename , porte parole de la presse Gabonaise, journaliste directeur de publication chez Echos du Nord, a livré un discours à la fois politique, critique et prospectif sur l’état de la presse gabonaise. Son propos s’est imposé comme une lecture exigeante de la relation entre pouvoir et médias, articulée autour d’un principe central : une démocratie ne peut respirer sans une presse libre, responsable et soutenue par l’État.

Pour Désiré Ename, tout commence par un symbole. Le 4 septembre 2023, lors de sa prestation de serment comme président de la Transition, Brice Clotaire Oligui Nguema avait accordé la priorité protocolaire à la presse, avant les plus hautes institutions de la République. Un geste « hautement symbolique », interprété comme une volonté assumée de soumettre l’action publique au regard critique de ceux « dont la mission est de dire le vrai, de documenter le réel et d’être les sentinelles de la démocratie ».

Quelques jours plus tôt, le 2 septembre, le chef de l’État avait déjà donné le ton en exhortant les journalistes à « dire sans crainte, mais dire la vérité ». Pour Désiré Ename, ces paroles ont ouvert « une nouvelle aube » pour la presse gabonaise, marquant la restauration d’une valeur fondamentale longtemps fragilisée : l’indépendance. Mais ce signal politique fort se heurte à une réalité plus rugueuse. Le président, rappelle Désiré Ename, a hérité d’une presse « en guenilles, clivée, réprimée », malgré les efforts de régulation institutionnelle. Ce diagnostic sans détour met en lumière des années de pressions, d’autocensure et de marginalisation économique des médias, publics comme privés. La démocratie, insiste-t-il, est un « espace vital », et la presse en constitue le « souffle ». Sans oxygène, point de vie. Cette métaphore traverse tout le discours et sert de fil conducteur à une analyse qui dépasse la simple reconnaissance pour poser la question de la durabilité des réformes engagées.

Des actes posés, des attentes partiellement comblées

Parmi les mesures saluées figure l’attribution de 500 postes budgétaires aux personnels de l’audiovisuel public, dès septembre 2023. Cette décision a mis fin à une attente devenue, selon lui, « une veille inutile », symbole d’un abandon prolongé des agents des médias publics. Le soutien financier aux rédactions et la rénovation des stations provinciales ont également permis de rétablir l’accès à l’information dans l’arrière-pays. Le fait que « la voix de Radio Gabon retentisse à nouveau jusqu’aux confins de Pana et de Meyo-Kié » est présenté comme un progrès réel en matière d’équité territoriale de l’information.

Modernité contre abandon : le contraste des infrastructures

Sur le plan des infrastructures, le discours révèle un contraste frappant. Gabon 24, désormais installée hors du Palais présidentiel, est présentée comme une réussite issue du Dialogue national inclusif, tandis qu’Africa N°1 s’apprête à renaître et à porter à nouveau la voix du Gabon sur les ondes africaines. Mais à un kilomètre de ces symboles de renouveau, la Maison Georges Rawiri « se meurt ». Fontaines envahies par la mousse, bâtiments délabrés, conditions de travail indignes : Désiré Ename dénonce un paradoxe criant. Comment prétendre libérer la parole et améliorer les contenus dans un environnement aussi dégradé ? La rénovation totale de Gabon 1ère apparaît alors comme une condition essentielle à la fin de l’autocensure, à la reconquête de l’audience nationale et à la qualité retrouvée des programmes.

Au-delà des bâtiments, la question des ressources reste centrale. Désiré Ename s’interroge sur le « budget symbolique » alloué au média national et plaide pour une réforme de la Redevance audiovisuelle et cinématographique. Ingénieuse dans son principe, celle-ci ne profite pas réellement à l’audiovisuel public ni à l’Institut Gabonais de l’Image et du Son. L’IGIS, pilier historique de la formation audiovisuelle, souffre d’équipements obsolètes. Sa modernisation est présentée comme un investissement stratégique pour relancer le cinéma gabonais, créer des emplois et inscrire le pays dans les standards contemporains de l’industrie audiovisuelle.

Autre point critique : l’Agence gabonaise de presse. À 65 ans d’existence, elle n’est plus « incontournable que de nom ». Sans siège adapté, avec des infrastructures dangereuses et des moyens humains insuffisants, l’AGP peine à jouer son rôle de banque nationale d’informations. Pour Désiré Ename, une presse de qualité ne peut se passer d’une agence forte, capable de collecter et diffuser des dépêches, du son et de l’image sur l’ensemble du territoire et au-delà des frontières.

Presse privée, crise structurelle et concurrence numérique

La presse privée, bien que bénéficiaire d’une subvention revalorisée sous l’actuelle présidence, reste fragilisée par la crise du papier et la montée du numérique. Face aux réseaux sociaux, Désiré Ename rappelle une distinction essentielle : la presse ne se contente pas de diffuser, elle « donne du sens », vérifie, contextualise et analyse. Il pose une question lourde de sens : que deviendrait le pays si un média historique cessait de paraître ? La presse, affirme-t-il, est un patrimoine national qui mérite d’être sauvegardé.  Désiré Ename affirme que la liberté accordée à la presse n’est pas une menace pour l’État. « La liberté ne doit pas craindre la liberté », martèle-t-il. Une presse libre et responsable éclaire l’action publique, nourrit le débat démocratique et renforce la confiance des citoyens. Clarification du cadre juridique, fiscalité allégée, renforcement de la formation, création d’une Maison de la Presse : les défis restent nombreux. L’ambition affichée est claire : faire du Gabon un futur hub des médias en Afrique. Reste désormais à savoir si cette liberté proclamée saura s’inscrire durablement dans les actes et les structures.

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