Parti présidentiel, porté sur les fonts baptismaux il y a seulement deux mois, l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB) se signale par un appétit d’ogre, en présentant presque autant de candidats aux législatives qu’il y a de sièges. Le message est clair, à savoir décrocher une majorité confortable à l’Assemblée nationale. Mais pour qu’en faire, dans un régime présidentiel à la sauce gabonaise, où le chef de l’Etat concentre déjà beaucoup de pouvoir ? L’expérience de la transition et les débuts de la Ve République militent plutôt en faveur d’une configuration qui réduit les risques d’un pouvoir solitaire, dont les méfaits ne sont plus à présenter. Sous la transition, près de deux ans, et depuis le début de la Ve République, le 3 mai dernier avec la prestation de serment du président de la République, élu de façon triomphale le 12 avril, plusieurs des maux dénoncés avec véhémence lors du Coup de la libération sont toujours d’actualité. Si le président Brice Clotaire Oligui Nguema et son monde n’y prennent pas garde, ils vont accréditer la thèse, de plus en plus évoquée dans les milieux populaires et les salons feutrés, d’un simple « ôte-toi de là que je m’y mette ». En clair, que l’objectif de l’opération du 30 août 2023 était simplement de chasser Ali Bongo Ondimba du pouvoir à l’effet de prendre sa place.
Décrié lors de tous les concours administratifs organisés pendant la transition, le repli identitaire ou tribalisme s’est encore manifesté dans les nominations au cours des premiers Conseils des ministres de la Ve République. A la lecture du Communiqué final du Conseil des ministres du 30 mai, par exemple, on relève que la majorité des membres d’une haute administration rattachée à la présidence de la République sont de la même province et de la même ethnie que le premier responsable de ladite administration. A y regarder de près, les quelques collaborateurs venant d’autres espaces géographiques et linguistiques ne sont rien d’autres que des amis et coreligionnaires du type. Un tel casting confirme en outre la persistance de la république des copains-coquins, alors que le discours officiel prône « la rupture », « le renouveau », « la méritocratie », « l’excellence » et tous les autres vocables relevant du politiquement correct que les communicants savent mettre dans la bouche des dirigeants, qui les répètent dans un mouvement de psittacisme à faire pâlir de jalousie le perroquet gris du Gabon. Ce dernier a, en effet, la réputation de pouvoir répéter des centaines de mots et de phrases, évidemment sans en connaître la signification. C’est le favoritisme et le népotisme ambiants qui expliquent les recrutements en catimini à la fonction publique, pendant que des contingents d’enseignants sortis des écoles normales moisissent à la maison et alors que le déficit de chargés de cours est de notoriété publique.
Quand les enseignants menacent de faire grève pour se plaindre de la charge de travail liée au faible nombre de praticiens, la rhétorique convenue consiste à les accuser de mettre en péril la relève. A la veille des élections, on les soupçonne de faire un chantage indécent. Ce n’est pas tout le monde qui peut avoir de longs bras. Ce qui est attendu des dirigeants, davantage de ceux de la Ve République qui promettent la rupture, c’est d’installer un environnement qui promeut l’égalité des chances, qui permet à chacun de s’en sortir en fonction de sa valeur intrinsèque. L’avènement de la nouvelle République n’a pas mis fin à la gabegie. Reste à savoir si elle ne l’a pas aggravée. Aux manifestations coûteuses à l’utilité discutable comme la Journée du drapeau s’est ajoutée la très dispendieuse fête de la Libération délocalisée, au cours du même mois d’août où l’on célèbre la Fête nationale. Les officiels multiplient les voyages d’agrément à l’étranger sous couvert de missions. Les multiples sommets qu’affectionne la communauté internationale en sont le prétexte. Même si le gouvernement a pris des mesures cosmétiques relatives à la classe des officiels dans les avions de ligne, rien n’a été dit sur la taille des délégations, le standing des hôtels et le type de voitures à louer pour les déplacements en mission. Les effectifs pléthoriques dans les cabinets ministériels et la taille, extensible à souhait, de la haute administration sont d’autres gouffres à sous. La transition politique ne s’est pas accompagnée de celle des mentalités. Il se dégage toujours des miasmes de détournement de deniers publics. La solution consiste simplement à muter les auteurs ou à les relever de leurs fonctions. La justice a mieux à faire que de s’occuper des bandits en col blanc. A l’effet de sortir du contexte qui vient d’être décrit sommairement, il faut une Assemblée nationale qui réduit les risques de sombrer dans la griserie du pouvoir, source de tous les maux. Le Gabon a besoin d’une période transitoire où la gouvernance privilégie la concertation permanente.