Investir aujourd’hui ou réparer demain

Il est des secteurs où l’hésitation n’est plus une option, mais une faute politique. L’éducation appartient à cette catégorie stratégique. Depuis plus de trois décennies, le Gabon évoque la réforme scolaire avec une constance quasi rituelle, mais une efficacité désespérément absente. Les mots changent à peine : commissions, concertations, états généraux, assises nationales. Les gouvernements se succèdent, les rapports s’accumulent, tandis que l’école demeure enfermée dans une crise structurelle profonde, devenue presque banale par la force de l’habitude. La question mérite d’être posée sans faux-semblants : combien de commissions éducatives ont été mises en place en trente ans ? Combien de résolutions ont été officiellement adoptées avant d’être reléguées aux archives, faute de traduction concrète ? Le mal dont souffre l’école gabonaise ne relève plus du diagnostic. Il procède d’un déficit persistant de décision, de continuité et, osons le dire, de courage politique.

À chaque rentrée scolaire, le même spectacle se répète. Des établissements publics saturés, bien au-delà des normes pédagogiques admises. Des infrastructures vieillissantes, insuffisamment entretenues. Des salles de classe privées de laboratoires fonctionnels, de bibliothèques opérationnelles ou d’un accès stable aux outils numériques. Dans de telles conditions, comment prétendre préparer les élèves gabonais aux exigences contemporaines, notamment en matière de technologies de l’information, d’innovation et de compétitivité ?

Mais la crise éducative ne se mesure pas uniquement à l’état des bâtiments. Elle s’inscrit aussi dans les corps et les esprits. Peut-on sérieusement espérer former les enfants du Gabon avec des enseignants épuisés, parfois moralement fragilisés, exerçant dans des environnements poussiéreux, mal ventilés et peu propices à un enseignement exigeant ? Cette réalité est connue, vécue quotidiennement, mais demeure étrangement marginale dans le débat public, comme si l’usure du corps enseignant relevait d’une fatalité admise. Nombre d’enseignants n’ont pas renoncé à leur vocation ; ils ont simplement perdu leurs forces. L’érosion est multiple : financière, psychologique, professionnelle. Lorsque les conditions de vie deviennent précaires, que les perspectives d’évolution se ferment et que l’effort consenti n’est plus reconnu, l’acte d’enseigner se transforme en épreuve de résistance. Certains finissent par se cantonner au strict minimum, non par désinvolture, mais par épuisement : assurer la présence, dérouler le programme, tenir jusqu’à la fin de l’année scolaire. Il serait toutefois intellectuellement malhonnête de ne pas relever les efforts consentis par le Chef de l’État Brice Clotaire Oligui Nguema pour tenter d’apporter des réponses concrètes aux situations individuelles les plus critiques du corps enseignant. À travers des arbitrages directs, des instructions ciblées et la prise en compte de dossiers longtemps restés sans suite, des signaux ont été envoyés pour soulager, au cas par cas, des enseignants confrontés à des injustices administratives ou à des difficultés sociales aiguës. Ces interventions, aussi nécessaires soient-elles, révèlent cependant une réalité préoccupante : lorsque le sommet de l’État est contraint de pallier des dysfonctionnements de gestion courante, c’est bien que le pilotage sectoriel peine encore à assumer pleinement sa mission structurelle. C’est dans ce contexte qu’émergent des phrases lourdes de sens, presque tragiques : « Ce n’est pas grave, tu comprendras l’année prochaine après ton échec. » Cette formule n’est pas une défaillance individuelle ; elle est le symptôme d’un système à bout de souffle. Elle révèle une école qui, parfois, doute de sa propre capacité à faire réussir tous les élèves.

À cette fragilité s’ajoute une fracture devenue structurelle : le déséquilibre croissant entre l’école publique et l’école privée. D’un côté, une école publique sous-dotée, dépendante de ressources irrégulières et insuffisantes. De l’autre, une école privée perçue comme plus stable, mieux encadrée et souvent mieux équipée. Ce fossé pose une question fondamentale : où se situe aujourd’hui l’égalité des chances pour les apprenants gabonais ?

Une école républicaine ne peut durablement fonctionner à deux vitesses. Lorsque la qualité de la formation dépend essentiellement du revenu des familles, l’école cesse d’être un ascenseur social pour devenir un mécanisme de reproduction des inégalités. Aucun projet national sérieux ne peut s’accommoder durablement d’un tel déséquilibre sans en payer, tôt ou tard, le prix politique et social. La réflexion doit donc changer de nature. Et si, au lieu de multiplier les commissions sans lendemain, le ministère de l’Éducation nationale avait fait, depuis longtemps, le choix assumé d’un investissement massif, structuré et inscrit dans la durée ? Que représenterait, sur dix ou quinze ans, un engagement clair de 100, 200 ou 300 milliards de francs CFA consacrés à la modernisation de l’école publique : infrastructures, formation continue des enseignants, équipements numériques, accompagnement pédagogique et gouvernance rigoureuse ? Les expériences internationales sont pourtant bien documentées. Les pays qui investissent fortement dans l’éducation bâtissent des économies plus résilientes et des sociétés plus stables. Les données de l’OCDE démontrent qu’une année supplémentaire d’éducation améliore significativement les revenus individuels et la productivité nationale. À l’inverse, la négligence éducative alourdit durablement les coûts sociaux : chômage structurel, insécurité, fragilité sanitaire, dépendance économique. L’éducation influe également sur la santé publique, l’égalité des genres et la capacité d’innovation. Les sociétés qui forment correctement leur jeunesse sont celles qui anticipent, innovent et s’adaptent. Le Japon de l’après-guerre en offre un exemple souvent cité. D’autres nations continuent, aujourd’hui encore, de payer lourdement le prix de leurs renoncements éducatifs. Une question demeure, lancinante : pourquoi, après le baccalauréat, tant de familles gabonaises estiment-elles nécessaire d’envoyer leurs enfants à l’étranger pour qu’ils acquièrent une véritable professionnalisation ? Ce choix n’est ni un rejet du pays ni un caprice social ; il est le révélateur lucide des limites structurelles du système local. L’éducation est trop stratégique pour être traitée comme un dossier administratif ordinaire ou un enjeu conjoncturel. Elle devrait être sanctuarisée, protégée des calculs partisans et pilotée par la compétence, la rigueur et une vision de long terme. Un pays qui aspire à se renouveler ne peut y parvenir sans reconstruire son école. Investir dans l’éducation coûte cher, dit-on. Mais l’ignorance coûte infiniment plus. Et réparer une société fragilisée sera toujours plus onéreux que former, dès aujourd’hui, une jeunesse solide, compétente et confiante.

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