Avant toute chose, il faut dire que les Gabonais ne sont pas opposés à contribuer financièrement à la résolution par l’Etat des problèmes qui se posent au pays. Ne pas le reconnaître serait leur faire l’injure de manquer de sens civique. Le problème avec la taxe forfaitaire d’habitation, c’est le contexte dans lequel le gouvernement veut l’instaurer. Elle intervient après le procès d’une partie des ténors du régime déchu le 30 août 2023, qui a achevé de convaincre que les gouvernants s’amusent avec les deniers publics alors que la majorité de leurs compatriotes vivent « en dessous du seuil de pauvreté ». C’est une formule politiquement correcte de la communauté internationale pour ne pas parler crûment d’une vie misérable. La taxe forfaire d’habitation arrive au moment où il crève les yeux que malgré d’autres taxes, notamment celle concernant la collecte des ordures ménagères, les dirigeants n’ont pas convaincu de leur volonté ou de leur capacité d’atteindre les objectifs fixés au départ. Cette taxe intervient alors que le pouvoir d’achat du ménage moyen a considérablement dégringolé.
Comme si cela ne suffisait pas, le gouvernement donne une impression d’impréparation ou de précipitation, quand bien même le président de la République aurait annoncé la mesure au cours d’une intervention publique pendant la transition. Là encore, il y a matière à débat entre les exégètes de la parole du chef de l’Etat. Tout comme il y a débat au sujet de l’entité habilitée à collecter la taxe. Qui de la Société d’énergie et d’eau du Gabon ou des services des impôts ? Le gouvernement s’embrouille au sujet de l’apport de la taxe en question dans le budget national. Un cafouillage dû à une mauvaise détermination du montant par catégories des contribuables. Les Gabonais se plaignent du fait que, dans certains cas, des nantis pourraient payer beaucoup moins que leurs compatriotes qui logent le diable dans leur bourse. Et les nantis en question sont soupçonnés de figurer parmi les gouvernants qui auraient une grande part de responsabilité dans l’état de délabrement du pays, pour ne pas dire la condition misérable de la majorité de la population. La taxe forfaitaire d’habitation vient aggraver l’état d’ébullition dans lequel le Gabon se trouve depuis que les enseignants, du primaire au supérieur, ont remis au goût du jour leurs revendications davantage légitimes avec les cas de mort subite de leurs collègues en plein cours ou dans l’enceinte de leurs établissements scolaires. En effet, des chargés de cours ont totalisé une décennie sans percevoir la totalité de ce à quoi ils ont légalement droit. Les avancements ne sont pas payés. Des enseignants de retour de formations diplômantes ne sont pas reclassés. Certains de ceux qui ont la chance d’aller à la retraite quittent le monde des vivants sans avoir perçu les services rendus. Tout cela aggrave la dette publique intérieure, dont se plaignent les entrepreneurs, certains n’ayant plus de quoi continuer les travaux sur les chantiers. Ils se demandent par ailleurs comment ils feront pour payer les employés en congés techniques. Et ces derniers se demandent comment ils feront pour subvenir aux besoins de leurs familles.
Alors que le risque est grand que les autres agents publics, car logés à la même enseigne, emboîtent le pas aux enseignants et que le pays plonge dans une paralysie aux conséquences incalculables, n’est-il pas bon de reporter l’entrée en vigueur de la taxe de la discorde ? Dans un premier temps, le gouvernement a tablé sur des recettes de l’ordre de 2,8 milliards de francs. Autant dire une bagatelle. Après une réévaluation, consécutive au tollé justement, les financiers ont porté le gain à environ 18 milliards ou 23 milliards. Là encore, ils ne sont pas unanimes, chacun ayant sa base de calcul. Dans l’optique de la recherche de la paix et de la justice sociales, il est possible de trouver des niches à l’effet de combler le gap que pourrait causer le retrait de la taxe forfaitaire d’habitation. Déjà que des experts en finances publiques reprochent trop de choses à la loi de finances et appellent, en conséquence, une loi de finances rectificative. Les va-et-vient du ministre de l’Economie et des Finances à l’Assemblée nationale sont de nature à leur donner raison. Alors, nul opprobre à prendre le temps de faire les choses correctement. C’est tout le monde qui y gagne. Sur le plan politique, le rejet de la taxe forfaitaire d’habitation est en train de créer un front où se retrouvent des acteurs dont on ne pouvait pas s’imaginer, jusqu’à une époque récente, qu’ils pouvaient cheminer ensemble.