RESTITUTION DES TRÉSORS GABONAIS : DE LA SOUVERAINETÉ À LA COPROPRIÉTÉ ?

Bonaventure Mvé Ondo
Professeur émérite de philosophie à l’Université Omar Bongo, Recteur honoraire de l’Université Omar Bongo, Vice-Recteur honoraire de l’Agence universitaire de la Francophonie

Alors que le président Emmanuel Macron s’apprête à fouler de nouveau le sol gabonais, les projecteurs se tournent de nouveau vers une question à la fois ancienne et brûlante : celle du patrimoine africain.
Au-delà des échanges et discours protocolaires, cette visite pourrait marquer une étape décisive dans un dialogue encore inachevé : celui entre la France, dépositaire d’un immense héritage culturel africain, et le Gabon, héritier légitime d’un patrimoine spirituel et artistique d’une rare profondeur. Et si, à travers ce moment diplomatique, le Gabon proposait au monde une voie nouvelle  celle d’une copropriété culturelle  pour sortir du face-à-face stérile entre restitution totale et conservation coloniale ?
Cette voie médiane, à la fois éthique et pragmatique, offrirait une solution de réconciliation entre mémoire blessée et avenir partagé.

Les Byeri et les Ngii : plus que des œuvres, des présences

Ainsi que nous le savons tous, les Byeri, les Ngii, les masques Punu, les reliquaires Fang et Téké et autres objets rituels conservés depuis plus d’un siècle dans les musées français  notamment au musée du Quai Branly–Jacques Chirac  ne sont pas de simples objets d’art. Ce sont des présences qui parlent à nos mémoires et à nos identités, voire à notre intimité.
En effet, leur fonction première n’a jamais été d’être exposés sous vitrine, mais d’incarner la continuité entre les vivants et les ancêtres, d’être les gardiens d’une parole transmise dans le secret des veillées, les médiateurs entre le visible et l’invisible, les supports d’un art qui, en Afrique, n’a jamais été séparé de la spiritualité.

Arrachées à leur usage rituel et à leurs communautés d’origine, souvent dans un contexte de domination, de conversion ou de troc inégal, ces objets rituels dorment aujourd’hui dans des réserves climatisées, privées de leur souffle et de leur mission.
Dans ce sens, leur restitution ne relève pas d’une simple question esthétique, elle touche d’abord à la dignité, à la mémoire collective, à la renaissance spirituelle de nospeuples.

Restituer, mais restituer autrement

Depuis le rapport Sarr-Savoy (2018), la France a ouvert la porte à la restitution d’œuvres acquises pendant la période coloniale. Le Bénin et le Sénégal ont reçu une infime partie de leurs trésors. Cependant le Gabon, pourtant riche d’une tradition artistique majeure, attend encore. Le moment est peut-être venu de travailler maintenant à leur restitution, mais pas n’importe comment.

Restituer ne signifie pas seulement de nous « rendre » ces objets. C’est un acte de réparation et de réinvention qui suppose réflexion, préparation minutieuse et responsabilité. Car ces objets rituels, à la différence des artefacts classiques, portent encore une charge symbolique vivante. Ils sont des dépositaires d’énergie, de mémoire et d’identité.
Nous pensons que les rapatrier sans réflexion sur leur statut, leur usage et leur avenir, reviendrait à les déraciner une seconde fois. La restitution ne peut donc être un simple transfert matériel, elle doit s’accompagner d’une véritable démarche spirituelle, éducative et scientifique.

Une voie nouvelle : la copropriété culturelle

Face à deux impasses, d’un côté, le blocage juridique français (principe d’inaliénabilité des collections publiques) et, de l’autre, le désir légitime de souveraineté des États africains, il est temps d’imaginer une solution créative et diplomatique : celle de la copropriété culturelle. La copropriété, c’est reconnaître que ces œuvres appartiennent d’abord à leurs peuples d’origine, mais qu’elles peuvent être gérées conjointement par les États partenaires, dans un esprit de coopération et de mémoire partagée.

Concrètement, un Byeri Fang exposé à Paris pourrait être placé sous double tutelle gabonaise et française, avec mention explicite de sa provenance, de sa signification et des conditions de sa garde.
Ce modèle, déjà esquissé dans d’autres domaines (archéologie, patrimoine immatériel, archives diplomatiques), permettrait de concilier souveraineté et continuité patrimoniale, tout en ouvrant la voie à de nouvelles formes d’échanges artistiques, scientifiques et éducatifs. 

Pour tout dire, une telle copropriété culturelle ne serait pas un compromis tiède, mais une solution juste de civilisation, fondée sur l’idée que le patrimoine n’appartient jamais à un seul monde, et qu’il est plutôt la trace vivante de nos interconnexions et de nos identités plurielles.

Un accord Gabon–France comme modèle pour le XXIᵉ siècle

La visite du président Macron devrait être l’occasion de poser les bases d’un accord-cadre Gabon–France sur la copropriété et la circulation des biens culturels. Un tel accord pourrait s’articuler autour de quatre actions majeures:

1. Inventorier ensemble tous les objets gabonaisconservés en France, dans un catalogue et une base de données ouverte, transparente, accessible au public.
2. Créer un comité mixte d’expertise, réunissantchercheurs, conservateurs, restaurateurs et représentants des communautés traditionnelles pour encadrer le processus.
3. Organiser des restitutions cérémonielles progressives, selon les rituels appropriés et à travers un protocole respectueux des traditions et des autorités spirituelles.
4. Mettre en place un fonds franco-gabonais de formation et de conservation pour financer la formation de chercheurs, restaurateurs, muséographes et conservateurs gabonais, afin de renforcer les moyens matériels et humains du Gabon pour accueillir ses trésorset en assurer leur connaissance à travers nos programmes éducatifs.

C’est dans cet esprit que la restitution deviendra, non pas un simple geste symbolique ou une revanche de l’histoire, maisun acte de renaissance partagée et une réconciliation mémorielle et créatrice.

Restaurer la mémoire vivante

La restitution ne doit pas se limiter à un simple transfert matériel. Elle doit s’accompagner d’une véritable renaissance muséale et éducative au Gabon. Pour y parvenir, notre pays doit se doter d’un véritable Musée national de la mémoire et des arts du vivant, avec des lieux d’exposition, d’échanges, de recherche, d’éducation, de transmission et de dialogue interculturel. Et surtout, nos écoles doivent redevenir les premières gardiennes de la mémoire. Car enseigner les arts et les cultures gabonaises, valoriser nos langues, raconter les mythes fondateurs, transmettre la symbolique du Byeri, du Ngii, du Mboumba ou du Ngil, etc, c’est tout d’abord redonner souffle à la jeunesse, c’est ensuite reconstruire le lien entre notre histoire et le futur.

On le voit, restituer les objets, oui. Mais surtout, restaurer la mémoire. Car la vraie perte de l’Afrique, comme le disait Mudimbe, ce n’est pas seulement celle d’avoir été lésée de ses statues ou de ses masques, mais celle de la déstructuration de nos récits. Restituer du sens, voilà le cœur de l’enjeu.

Une mémoire partagée et libérée

Nous croyons que la copropriété culturelle ne diminue pas notre souveraineté. Mieux, elle l’élargit et l’enrichit. Dans ce sens, elle reconnaît que ces œuvres ont désormais une double histoire  africaine et européenne, blessée mais indissociable. Elle permet de transformer la logique du pillage et de l’extraction en une logique de partage et de cogestion. C’est donc un moyen d’ouvrir un dialogue sincère,franc et responsable.
Dans cette perspective, faire revenir nos Byeri et nos Ngii, ce n’est pas seulement rapatrier des sculptures, c’est rendre à l’Afrique centrale une part de son âme, et offrir au monde une leçon — celle d’une humanité capable de transformer la mémoire en avenir.

Encadré : Les faits

Environ 2 500 œuvres gabonaises (Fang, Punu, Tsogho, Myènè, Kota…) sont recensées dans les musées français, dont une majorité au musée du Quai Branly–Jacques Chirac.
Le rapport Sarr-Savoy (2018) recommande la restitution des biens culturels africains acquis sans consentement légitime.
En 2021, la France a restitué 26 œuvres au Bénin et un sabre historique au Sénégal.
Le Gabon a signé plusieurs accords de coopération culturelle, mais aucun cadre spécifique de restitution n’existe encore.
La copropriété culturelle offre une piste juridique nouvelle, conciliant droit français et souveraineté africaine.

En guise de mot de fin

Au fond, il ne s’agit pas seulement de restituer des objets, mais de restituer du sens. Entre Paris et Libreville, entre mémoire et modernité, il est temps de bâtir un pont  ou mieux, un arc-en-ciel, diraient nos sages entre les mondes.
Peut-être qu’à travers ce geste, la France et le Gabonapprendront à se redécouvrir, non plus dans la nostalgie ou la dette, mais dans la coproduction du futur. Ce jour-là, la restitution cessera d’être une revendication, elle deviendra une renaissance partagée.

Une telle coopération est déjà en marche : elle s’incarne depuis de nombreuses années dans les collaborations entre les chercheurs de l’Université Omar Bongo et ceux du CNRS de Paris et de l’Université Paris-Sorbonne, dans une démarche interdisciplinaire de co-construction et de réciprocité des savoirs autour de la connaissance des rites anciens. Ces initiatives visent à décoloniser les postures et les cadres conceptuels, à revisiter les impensés des savoirs dominants, et à engager un véritable apprentissage de l’attention à l’altérité.
Et notre question commune à l’image de la diversité des acteurs impliqués  demeure : comment comprendre ces rites anciens, ensemble, hors cadre, hors confort, pour une décolonialité partagée ?

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