Faut-il compter les points ou bâtir un vrai projet éducatif ?
L’uniformisation des coefficients dans le système éducatif gabonais revient régulièrement dans le débat public comme une solution supposée à l’injustice perçue entre disciplines. Mais cette focalisation occulte le problème central : l’insuffisance chronique en enseignants qualifiés, en équipements pédagogiques et en infrastructures. En s’appuyant sur un témoignage personnel couvrant la période 1971–1991 et une comparaison succincte avec le Rwanda et le Sénégal, le Professeur Bonaventure Mvé-Ondo, Recteur honoraire de l’Université Omar Bongo et Vice-Recteur honoraire de l’Agence Universitaire de la Francophonie soutient que la réforme des coefficients est une préoccupation secondaire. L’urgence, selon lui, c’est de reconstruire les capacités scientifiques et techniques afin de rééquilibrer l’offre éducative et de préparer l’avenir productif du pays.
Depuis quelques mois, la réforme des coefficients scolaires occupe une place disproportionnée dans le débat éducatif au Gabon. Parents, élèves, enseignants, influenceurs : tout le monde semble persuadé que l’injustice scolaire viendrait d’un déséquilibre arithmétique. Mais posons-nous la vraie question : est-ce le chiffre du coefficient des disciplines qui explique les échecs et les réussites, ou n’est-ce pas plutôt le manque d’enseignants qualifiés, de bibliothèques, de laboratoires et de vision à long terme ?
1. L’illusion des coefficients
Uniformiser les coefficients, c’est donner à chaque matière le même poids dans la moyenne. L’idée paraît séduisante, mais n’est-ce pas une illusion ? Comment un élève peut-il viser l’excellence si on lui dit que toutes les matières se valent, alors que leurs méthodes d’apprentissage sont si différentes ? Est-ce que par exemple apprendre les règles de la grammaire française demande les mêmes méthodes que résoudre une équation, ou analyser un document historique ? Bien sûr que non. Or, si on leur donne le même poids, on nie ces différences, et l’on fait croire que tout s’apprend de la même manière. C’est comme si au football tout le monde peut jouer à tous les postes et que Pierre Emerick Aubameyang peut être un meilleur gardien de but !
Même avec des coefficients identiques, comment ignorer qu’un élève qui perd ses enseignants de français ou de mathématiques pendant toute une année n’aura pas le même niveau que celui qui bénéficie d’un encadrement complet ?Pense-t-on vraiment alors que les résultats finaux refléteront une situation juste et équitable entre tous ces élèves ? Ne risque-t-on pas de produire à la fin une génération de « généralistes de la moyenne », sans spécialisation, ni passion, ni excellence ?
2. Que font les autres pays ?
Avant de réformer, il faut peut-être se demander comment s’y prennent les pays qui, autour de nous, ont réussi à avancerdans ce domaine. Prenons ici le cas de deux pays que nous aimons bien : le Rwanda et le Sénégal.
Au Rwanda, l’État a choisi une autre voie : miser massivement sur les sciences et les technologies (les fameux STEM) pour devenir un hub industriel et technologique en Afrique. Ici, on valorise les coefficients dans ces filières, mais surtout, le gouvernement a investi dans la formation et le recrutement d’enseignants, ainsi que dans les équipements numériques et aujourd’hui dans l’IA. La priorité n’était pas la pondération des coefficients, mais l’offre réelle en enseignants et en outils pédagogiques. Car c’est elle qui permet d’assurer la qualité et l’excellence.
Au Sénégal, qui connaît une massification comparable à la nôtre, la hiérarchie des coefficients est restée classique. Mais pour absorber la croissance du nombre d’élèves et s’engager dans la formation des cadres scientifiques et techniques, le pays a ouvert de nouvelles filières technologiques et professionnelles dans l’ensemble des lycées et collèges publics, et créé des universités régionales pour accompagner ces formations. Là encore, l’essentiel n’était pas la question arithmétique des coefficients, mais bien l’organisation de l’offre éducative et son ancrage vers l’excellence.
La preuve de la réussite de ces deux pays, c’est le succès de leurs élèves dans les concours d’entrée dans les grandes écoles et des universités des pays du Nord avec des bourses offertes par ces institutions.
Et chez nous, qu’est-ce qui a été fait ? On est resté dans le flou artistique. Mieux, aujourd’hui, nous continuons à croire que jouer avec les coefficients suffira à produire plus de scientifiques et plus d’ingénieurs. Mais comment faire des physiciens sans professeurs de physique ? Comment faire des biologistes sans laboratoires ? Comment croire qu’un calcul de moyenne peut compenser l’absence d’enseignants qualifiés ?Nous sommes l’un des pays qui se vante d’avoir réalisé la scolarisation pour tous. On se vante d’être une Nation qui éduque, mais en réalité on est plutôt une Nation qui forme sans viser l’excellence, parce que nous finançons sans orienter et que nous diplômons sans orienter. N’est-ce pas ainsi que nous atteignons un taux élevé en matière de chômage des jeunes et des moins jeunes ?
3. Diversifier les compétences et les projets d’établissement
Au lieu de compter les points, ne devrions-nous pas demander à chaque établissement scolaire de bâtir un vrai projet éducatif ? Avec un socle commun de matières fondamentales, des priorités claires, des valeurs affichées et des filières bien identifiées : tel lycée peut mettre l’accent sur les sciences et techniques ; tel autre sur les arts, la musique, le théâtre ou le cinéma ; un autre aussi sur le sport-études, pour former des talents complets ; d’autres encore sur le multilinguisme ou les filières professionnelles adaptées à l’économie locale. A partir de là, ne serait-ce pas plus juste de classer nos établissements non pas seulement sur le taux de réussite au bac, mais aussi sur la richesse et la cohérence de leur projet d’établissement ?
4. Sans socle fondamental, pas d’excellence
Mais attention : diversifier ne veut pas dire tout relativiser. Quel que soit le projet d’un établissement, il y a des bases qu’on ne peut pas négliger. Lettres, mathématiques et sciences restent le socle de toute formation d’excellence. Alors, posons-nous la question : comment un jeune pourra-t-il devenir ingénieur, technicien, journaliste, artiste ou même sportif de haut niveau s’il n’a pas acquis ces bases solides ?
Sans ce socle de matières fondamentales, tout projet s’effondre. Mais avec lui, tout devient possible.

5. Et le français dans tout cela ?
C’est vrai que l’on insiste, à juste titre, sur le besoin urgent de former davantage de scientifiques, d’ingénieurs et de techniciens. Mais posons-nous aussi cette questionincontournable : que vaut une formation scientifique ou technique si l’élève ne maîtrise pas correctement la langue dans laquelle il apprend, pense et communique ?Un élève qui arrive en classe de 3ᵉ avec de graves lacunes en français se retrouve handicapé dans presque toutes les dimensions de sa vie : comment pourra-t-il remplir un formulaire administratif ou rédiger correctement une demande d’emploi ? Comment pourra-t-il exprimer ses idées, convaincre un jury, défendre un projet ? Comment pourra-t-il faire preuve d’esprit critique face aux contenus trompeurs qui circulent sur les réseaux sociaux, notamment sur TikTok, s’il ne sait pas lire, analyser et discerner la vérité du mensonge ?
La maîtrise du français n’est donc pas seulement utile pour ceux qui se destinent à des carrières littéraires. Elle constitue un outil de survie citoyenne et professionnelle, un socle transversal pour tous les métiers, qu’ils soient scientifiques, techniques, artistiques ou manuels.
6. Ce que veulent les parents
Et au fond, n’est-ce pas cela que recherchent tous les parents pour leurs enfants ? Qu’ils trouvent un métier et gagnent leur vie grâce à une formation technique ou professionnelle adaptée aux besoins des entreprises et de l’économie. Qu’ils aiment leur pays, à travers l’histoire, la géographie, la culture et les langues nationales. Qu’ils aiment le monde, en maîtrisant les langues étrangères et en s’ouvrant à d’autres horizons. N’est-ce pas ce triple objectif travailler, aimer son pays, comprendre le monde qui devrait guider notre réforme éducative, bien plus que la querelle des coefficients ?
7. Le vrai problème : les déficits structurels
Nous devons plus que jamais regarder les choses en face : notre école souffre en réalité et surtout de trois déficits majeurs.
• Un déficit humain : trop peu d’enseignants de manière générale et trop peu d’enseignants de mathématiques, de physique, de chimie, de biologie, de technologie.
• Un déficit matériel : des laboratoires obsolètes, fermés ou inexistants, des bibliothèques absentes, des manuels pour les élèves et les professeurs insuffisants. Il serait intéressant de disposer d’une cartographie de l’internet et des équipements informatiques dans nos écoles, lycées et collèges.
• Un déficit institutionnel : aucun plan sérieux de long terme pour équilibrer l’offre entre filières littéraires,scientifiques et technologiques et accompagner les besoins de l’économie en techniciens et cadres. Alors, la question à poser n’est pas : « Faut-il uniformiser les coefficients ? » mais plutôt :«Quand allons-nous enfin investir massivement dans les enseignants et dans les infrastructures ?»
8. Le témoignage des chiffres : 1971 et 1991
Permettez-moi de vous révéler deux faits historiques et qui montrent notre répulsion pour toute réforme sérieuse. En 1971, j’ai obtenu mon baccalauréat A dans un contexte où le pays comptait 600 admis en série littéraire, contre seulement 76 en série scientifique. Nous osions penser alors que la bascule allait être faite. Malheureusement, rien n’a été fait. Vingt ans plus tard, en 1991, au moment où j’étais recteur de l’Université Omar Bongo et président de l’unique jury du bac, la série A comptait plus de 3 000 admis… mais toujours 76 en série scientifique ! Devant cette situation ubuesque, j’ai proposé aux autorités d’engager deux actions:
1. La création des classes préparatoires aux concours d’entrée aux grandes écoles françaises (ce qui a été fait au Lycée Léon Mba et qui a permis à nombre de nos jeunes d’y entrer par la voie royale)
2. La création de 3 lycées scientifiques et professionnels pour booster l’excellence (ce qui a été refusé pour développer des lycées d’enseignement généraux). Nous devons aujourd’hui nous poser la question sur ce que nous voulons pour notre système éducatif et pour notre pays : le problème vient-il du coefficient ou de l’absence d’enseignants et d’infrastructures scientifiques ? Voulons-nous une école de la médiocrité ou une école de l’excellence ?
Conclusion
J’ose affirmer ici, n’en déplaise à d’autres, qu’uniformiser les coefficients n’est pas la solution. Car c’est une illusion. La vraie réforme, c’est de former et recruter des enseignants, équiper nos établissements, et bâtir de vrais projets scolaires qui tirent l’excellence vers le haut.
Car enfin, posons la question autrement : peut-on gagner une Coupe d’Afrique ou une Coupe du Monde simplement en changeant les numéros des maillots des joueurs ?Évidemment non. Il faut des entraîneurs compétents, des infrastructures d’entraînement, une stratégie (un championnat de qualité et attractif et des joueurs internationaux), et surtout une équipe soudée. Si tout cela n’est pas patiemment mis bout à bout et valorisé, on pourra peut-être se qualifier, mais en réalité on aura aucune chance quand débutera la compétition.
Eh bien, l’école gabonaise, c’est pareil. Les coefficients, ce ne sont que des numéros. Sans professeurs qualifiés, sans équipes pédagogiques ambitieuses, sans laboratoires et sans bibliothèques équipés, et sans une vision éducative claire, nous ne ferons jamais émerger les talents capables de jouer la grande compétition mondiale du savoir. Alors, que voulons-nous vraiment : continuer à nous disputer sur des chiffres, ou bâtir une école capable de former les savants, les ingénieurs, les inventeurs, les artistes et les penseurs dont notre pays a désespérément besoin ?
Propos du Professeur Bonaventure MVE ONDO