En soi, l’on ne peut pas reprocher à un exécutif de se doter d’un schéma directeur pour travailler à l’amélioration des conditions de vie des citoyens. Au contraire, une feuille de route s’impose, afin d’éviter le pilotage à vue et, éventuellement, le crash, pour rester dans la terminologie de la navigation aérienne. Cependant, aucune loi d’airain ne dit que le fil conducteur d’un gouvernement doit absolument s’appeler « Plan… ». Dans le contexte gabonais, un tel vocable, maintes fois usité, réveille de mauvais souvenirs. Il est même funeste. Si l’on veut parler prosaïquement, on dira qu’il porte malheur. Alors, il faut toucher du bois (pour conjurer le sort), pour que le Plan national de croissance et de développement (PNCD) que porte le gouvernement Oligui Nguema ne connaisse pas la même fortune que les précédents. Sous Ali Bongo Ondimba tout feu tout flamme, c’est-à-dire entre 2009, année de la prise de pouvoir à sa manière, et 2015, les Gabonais n’y ont vu que du feu avec le Plan stratégique Gabon émergent (PSGE). Les thuriféraires serviles, à commencer par les membres du gouvernement, n’avaient que ça à la bouche, « sous les très hautes instructions du président de la République, chef de l’Etat, son Excellence… ». Exagérément ambitieux, le PSGE promettait de faire du Gabon « un pays émergent à l’horizon 2025 ». Chacun peut en dresser le bilan, en toute lucidité.
Certes, des stades ont été construits, pour accueillir deux éditions de la Coupe d’Afrique des nations de football, des hôpitaux rénovés et agrandis et des routes achevées ou modernisées. Il est vrai que la zone économique spéciale de Nkok est sortie de terre et que d’autres projets ont vu le jour, mais entre les objectifs de départ et les réalisations, il y a loin de la coupe aux lèvres. Et comme il est difficile de corrompre la réalité, le gouvernement a dû conclure avec le Fonds monétaire international le Plan de relance de l’économie (PRE) en 2017. Les fonctionnaires, en ce qui les concerne, dont les situations administratives ont été bloquées jusqu’en 2023, en ont fait les frais. Sous Ali Bongo Ondimba « light », c’est-à-dire affaibli par un impitoyable accident vasculaire cérébral, le Gabon s’est vu proposer un Plan d’accélération de la transformation (PAT). Là également, chacun peut établir le bilan de cette période où le pouvoir avait basculé dans les mains d’une bande de jeunes inexpérimentés, que la presse locale appelait « la Youngteam ». Depuis quelque temps, le ministre de l’Economie, le très médiatique banquier Henri Claude Oyima, fait la promotion du PNCD, en vue de lever les 10 000 milliards devant permettre au gouvernement d’assurer aux Gabonais, de 2026 à 2030, l’accès « universel » à l’énergie et à l’eau potable, des soins de santé de qualité, l’éducation et des logements décents. Ambitieux, lui aussi, le Plan promet des infrastructures modernes, l’industrialisation d’une économie restée scotchée à l’extraction des inépuisables matières premières. L’agriculture n’est pas en reste, dans la perspective de réaliser le vœu sans cesse formulé de l’autosuffisance alimentaire d’un pays qui importe même la nourriture de base. Si nul ne peut blâmer un exécutif d’avoir un plan de gouvernement, il y a que Brice Clotaire
Oligui Nguema a l’inconvénient d’arriver au pouvoir à un moment où ses compatriotes sont plus dubitatifs qu’enthousiastes, échaudés qu’ils ont été par cinq décennies de promesses des pouvoirs publics non tenues. C’est une litote que de dire qu’ici, c’est le génie du président élu triomphalement qui est sollicité. Lui qui est en même temps chef du gouvernement est très attendu sur le terrain de l’innovation. Le danger pour Oligui Nguema, qui a servi les deux derniers présidents gabonais, est de reproduire, par réflexe, ce qu’il a vu Omar Bongo Ondimba et Ali Bongo Ondimba faire. Cette tentation, humaine, est en effet grande, en plus du fait que le pouvoir peut corrompre. A l’image de ses prédécesseurs, le chef de l’Etat tient à se positionner à la tête d’une formation politique, comme pour être l’homme providentiel. Il ne faut alors pas s’étonner que l’Union démocratique des bâtisseurs attire même des gens au passé très chargé, là où l’on pouvait s’attendre à ce que l’écurie du président de la République se distingue par des personnes qui ont convaincu de leur capacité à penser « Gabon d’abord ». Le revers de la médaille du clientélisme est que le promoteur finit par être pris à son propre piège. Il ne peut plus sévir car le clientélisme s’accompagne généralement du sentimentalisme. Surtout quand, comme les Bongo, on est sensible à la petite musique du culte de la personnalité, que savent jouer les collaborateurs du chef suprême. Il n’y a pas que les Plans (de gouvernement) qui rappellent les deux derniers régimes. Outre la résurgence des baronnies et des roitelets, la tentation des voyages aux antipodes onéreux, la trop grande visibilité (et peut-être l’hyper puissance) de la parentèle, l’usage privatif des moyens de l’Etat et les odeurs de souffre en matière de gestion des finances publiques menacent de faire faire au Gabon un regrettable surplace. Même la communication gouvernementale a du mal à innover. En fait, le champ de la monotonie est bien plus vaste qu’il n’y paraît.