Le discours du président de la République devant le Parlement réuni en Congrès, un exercice à l’utilité discutable, d’autant que, conformément à la Constitution, il ne donne lieu à aucun débat. Autant dire un monologue, à défaut de retoucher la Loi fondamentale, à l’effet d’y introduire, au moins, une réponse de l’opposition, dans la mesure où celle-ci fait également partie de l’état de la Nation. A moins que l’adresse du président aux députés et aux sénateurs ne soit qu’une façon d’occuper l’espace, un plaidoyer pro domo, une occasion d’autopromotion. Manifestement, tel a été le cas lundi. Brice Clotaire Oligui Nguema savait qu’il allait en territoire conquis. Outre que la Constitution a déminé le terrain, le président de l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB) n’ignorait pas qu’il prendrait la parole devant un Parlement où ses ouailles sont ultra-majoritaires. Un concours de circonstances qui peut causer un excès de confiance et, si l’on n’y prend pas garde, des accès de griserie. Le président de la République en a-t-il été victime ? Répondant à un parlementaire qui se serait adressé à lui dans une circonstance non officielle, le chef de l’Etat a demandé à son interlocuteur, du reste non identifié, puisqu’il ne l’a pas cité nommément, de se souvenir de ses réalisations en matière routière en 2032, année de la prochaine élection présidentielle. Nul besoin d’être grand clerc pour comprendre que Brice Clotaire Oligui Nguema est candidat à un second mandat. Reprenant la parole à la fin de l’allocution de l’hôte du jour, le président de l’Assemblée nationale, Régis Onanga Ndiaye, maître de céans, l’a solennellement assuré que les parlementaires se souviendront desdites réalisations. Ils tiennent déjà là un argument de campagne. La Constitution plébiscitée par référendum en novembre 2024 donne au président de la
République le droit de briguer un second septennat. De ce point de vue, là non plus, il n’y a pas débat après sa sortie face aux parlementaires. Donc, si ses compatriotes lui accordent de nouveau leurs suffrages, il en a jusqu’en 2039. Cependant, le timing peut susciter des interrogations et alimenter les échanges dans les salons feutrés des chancelleries, les amphithéâtres des facultés de science politique, les services politiques des organes de presse et, immanquablement, les forums sur les réseaux sociaux. L’échéance est encore loin, à cinq ans et plusieurs mois. Elu démocratiquement comme personne depuis la calamiteuse présidentielle de décembre 1993, après le rétablissement du multipartisme en 1990, Brice Clotaire Oligui Nguema a fêté, en grande pompe, le premier anniversaire de son mandat le mois dernier seulement. L’appareil de l’UDB lui est amplement acquis. Le président de la République, qui s’est ostensiblement vanté de la maîtrise des renseignements, ne doit pas ignorer que, autant les Gabonais se réjouissent du nouveau visage de la capitale, où poussent des gratte-ciels illuminés, autant ils l’attendent sur le terrain de l’amélioration significative de leurs conditions de vie, du panier de la ménagère aux soins de santé, en passant par l’eau, l’électricité et le logement. Ils veulent aussi que leurs enfants aient droit à une éducation de qualité dans un monde de rude compétition intellectuelle. Au-delà, les questions de gouvernance préoccupent les habitants d’un pays immensément riche, mais toujours englué dans le sous-développement et désormais loin derrière des pays africains moins gâtés par la nature qui savent faire fructifier le peu qu’ils ont. Le président de la République n’a donc pas besoin d’un débat avec les représentants des populations pour savoir que les plaintes au sujet des détournements de fonds publics n’ont pas cessé. Le scandale en cours au ministère de l’Education nationale est de nature à remettre les enseignants dans la rue car il leur avait été demandé de faire profil bas à cause des tensions de trésorerie. Homme le mieux renseigné, le chef de l’Etat est donc informé de la persistance de la passation des marchés publics de gré à gré. Les modestes entrepreneurs qui s’apprêtent à fermer leurs petites et moyennes entreprises, les employés et leurs familles qui vont en pâtir se souviendront en 2032 que l’égalité des chances n’aura pas été au rendez-vous, mais que le copinage reproché urbi et orbi au régime déchu aura perduré. Les candidats aux concours administratifs et au recrutement dans la fonction publique pourront, eux aussi, soulever le grief de la persistance du népotisme. L’efficacité de la justice est l’autre exigence des Gabonais, confortés par un ministre de la Justice, avocat de profession, qui avait déclaré publiquement que les magistrats sont corrompus. Nul doute que l’hôte des parlementaires ce 15 juin réfléchit à ce dont ses compatriotes doivent se souvenir en 2032. Il est par ailleurs le président du Conseil supérieur de la magistrature. S’il est bon de reconnaître au président de la République la transformation du visage de la capitale et de certaines localités sur la base des affinités, l’échéance à venir se prête aussi à un bilan sur une vraie politique d’aménagement du territoire. Dans ce sens, il sera fait cas du sort réservé à la décentralisation. Le respect des libertés individuelles et collectives, mises à mal notamment avec la suspension des réseaux sociaux, la lutte contre la corruption endémique, le bannissement des manœuvres machiavéliques de confiscation du pouvoir sont autant d’autres sujets que le président de la République n’aurait pas tort d’inscrire dans la catégorie des réalisations dont ses compatriotes se souviendront en 2032. Il lui reste encore un peu plus de cinq ans pour s’attaquer au vaste chantier qui se dresse devant lui.