Un retour funeste à la IVe République ? Une survivance de celle-ci ? Le communiqué 001 du Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI), lu au petit matin du 30 août 2023, pour justifier le renversement par les militaires du régime Ali Bongo Ondimba, faisait un diagnostic incontestable de la situation catastrophique du pays. Ainsi s’explique l’adhésion populaire au « Coup de la libération » qui se manifestait dans les villes par des marches spontanées, des foules compactes chantant l’hymne national et des scènes inédites de civils fraternisant avec les éléments des forces de défense et de sécurité. La nation tout entière exprimait sa soif d’une gouvernance vertueuse. La Ve République est née le 3 mai 2025, à l’issue d’une transition de près de deux ans. Le fruit tiendra-t-il la promesse des fleurs ? Il faudra attendre 2032, année de la fin du septennat du président Brice Clotaire Oligui Nguema, élu triomphalement le 12 avril 2025. Pour autant, il ne sied pas de sombrer dans l’optimisme béat. La vigilance est de mise. Les lanceurs d’alerte ne seraient pas à blâmer, tant des signes peu rassurants persistent. Malgré la mise en garde solennelle du général Oligui Nguema pendant la transition lors d’un séjour à Makokou, le racket par les agents n’a jamais cessé. A Libreville, particulièrement, les éléments des forces de défense et de sécurité improvisent des contrôles routiers, non pas pour vérifier la conformité des véhicules aux lois de la mise en circulation, mais plutôt pour extorquer de l’argent aux automobilistes.
Sur les routes nationales et régionales, les transporteurs connaissent le nombre de postes de contrôle. Avant de quitter le point de départ, ils apprêtent de petites coupures en conséquence. Les transporteurs de marchandises répercutent ces sorties d’argent sur la location de leurs camions par les commerçants, qui, à leur tour, les répercutent sur le prix des produits, notamment alimentaires. La cherté de la vie s’explique ainsi en partie. Quelle est la partie du communiqué final du Conseil des ministres à laquelle le commun des Gabonais prête le plus attention ? Manifestement, celle des nominations. Elle révèle que le tribalisme, ou le repli identitaire pour être politiquement correct, le clientélisme et le copinage ont encore de beaux jours devant eux sous la Ve République. Les promotions n’obéissent pas toujours à la quête de la performance ou de l’excellence. Et revient l’expression « erreur de casting », fréquemment employée sous le régime déchu à l’effet de qualifier les nominations sans lien évident avec le profil de l’emploi. Il y a peu, la présidence de la République, administration notoirement surpeuplée, s’est délestée d’une centaine de cadres. En réalité, c’est le mammouth des fonctions dans le secteur public et parapublic qui mérite d’être dégraissé. Des économies en perspective, dans une logique de maîtrise de la dépense publique. De façon rampante, la mode des associations de propagande et des clubs de personnes proches du pouvoir refait surface. Il y eut le Mogabo (Mouvement gabonais pour Ali Bongo Ondimba), l’Ajev (Association des jeunes émergents volontaires) et, même s’il ne s’était pas constitué officiellement, la « Youngteam », le cercle des amis de Noureddin Bongo Valentin. Le fils aîné du chef de l’Etat avait été bombardé coordinateur général des Affaires présidentielles, en violation de la Constitution, qui prévoyait déjà un poste de vice-président, mais non pourvu. Il subsiste un faste indécent marqué par des inaugurations et des réceptions en grande pompe et de coûteux voyages à l’étranger de la classe dirigeante. Le mois d’août s’amène avec trois célébrations ruineuses, dont l’indiscutable Fête nationale et deux autres sujettes à caution. A la longue, il ne faudra pas s’interdire le débat relatif à leur utilité. En attendant, il n’est pas inutile de regarder si le culte de la personnalité et l’impunité ont disparu. Forcément, il y a d’autres survivances de la république déchue qui échappent à l’œil du grand public. On en vient à se demander si la composition de l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB) n’est pas le péché originel ou, à tout le moins, le facteur aggravant : le parti présidentiel fourmille de hiérarques du Parti démocratique gabonais (PDG), la formation politique du président déchu, certains ayant une part de responsabilité évidente dans la situation catastrophique dénoncée par le CTRI le 30 août 2023. L’UDB doit en grande partie ses premières victoires électorales (législatives, locales et sénatoriales) aux méthodes frauduleuses décriées sous le PDG. Le président de la République et président du parti avait reconnu dans son discours à la nation le 31 décembre 2025 que les élections ne s’étaient pas déroulées dans des conditions respectant les standards démocratiques. Récemment, devant les parlementaires réunis en Congrès, il a encore requis de nouvelles réformes de la loi électorale. Il n’y avait donc pas de quoi pavoiser ce 5 juillet, à l’occasion du premier anniversaire de l’UDB. Avec des circonvolutions, le secrétaire général du parti devait reconnaître que le vers est dans le fruit, allusion aux comportements des anciens cadres du PDG. Certes, des immeubles poussent, des solutions sont trouvées à maints problèmes, mais la tâche est immense. Il urge de redresser un pays qui s’est engourdi pendant trois décennies au moins et de changer les mentalités qui se sont installées pendant tout ce temps. Le vrai problème, c’est qu’il faut s’interdire de remettre à demain le combat qui doit normalement avoir commencé le 30 août 2023. Le bilan de Brice Clotaire Oligui Nguema partira du jour où il a chassé Ali Bongo Ondimba du pouvoir.