Ce que le Président a dit… et ce qu’il n’a pas dit

L’exercice était attendu. Pour la première fois depuis son investiture, le 3 mai 2025, le président de la République s’est présenté devant le Parlement réuni en Congrès pour dresser L’état de la Nation. Pendant plusieurs heures, Brice Clotaire Oligui Nguema a déroulé sa vision du pays, exposé les faiblesses héritées du passé et détaillé les réformes qu’il entend mener au cours du septennat. Le discours était dense, structuré et souvent volontariste. Il avait également le mérite de la franchise sur plusieurs sujets sensibles, notamment les défaillances persistantes de la CNAMGS (Caisse nationale d’assurance maladie et garantie sociale), les insuffisances du système éducatif ou encore les difficultés auxquelles fait face la jeunesse gabonaise. Pour autant, un discours sur l’état de la Nation ne se juge pas uniquement à l’aune de ce qu’il contient. Il se mesure aussi à travers ses silences, ses prudences et les questions qu’il laisse ouvertes. Car derrière les annonces, les ambitions et les appels à l’unité nationale, plusieurs sujets majeurs n’ont été abordés qu’à la marge, voire pas du tout. Le premier constat est celui d’un discours largement tourné vers l’héritage du passé. Dans pratiquement tous les secteurs, le chef de l’État a rappelé la situation trouvée en 2023 : infrastructures vieillissantes, administration défaillante, système éducatif inadapté, organismes sociaux fragilisés, jeunesse confrontée au chômage et à l’informel. Le diagnostic est souvent juste. Personne ne contestera sérieusement l’existence des nombreuses pesanteurs accumulées durant des décennies. Mais à mesure que le temps passe, une interrogation s’impose : jusqu’à quand le passé pourra-t-il continuer à servir de principal cadre explicatif des difficultés du présent ?

Après près de deux années de transition et plus d’une année de mandat constitutionnel, les Gabonais commencent à attendre davantage qu’un inventaire des insuffisances héritées. Ils veulent comprendre comment sera financé, organisé et évalué le redressement annoncé. C’est d’ailleurs l’un des principaux angles morts du discours : la question des finances publiques. Le président a annoncé ou confirmé de nombreux engagements : construction de salles de classe, internats, centres techniques, renforcement des dispositifs sociaux, modernisation des forces de défense et de sécurité, soutien à l’entrepreneuriat, développement des infrastructures. L’ambition est incontestable. Mais le discours reste étonnamment discret sur les moyens financiers permettant de soutenir durablement cette politique. Or, le contexte économique est loin d’être anodin. Le pays fait face à des contraintes budgétaires importantes, à une dette en progression (en plus de la dette héritée), à des besoins de refinancement croissants et à des tensions récurrentes sur la trésorerie publique. Sur ces questions pourtant décisives pour l’avenir du septennat, les Gabonais sont restés sur leur faim. Comment financer la transformation promise ? Quelle stratégie budgétaire sera adoptée ? Quelle place pour les partenaires financiers internationaux ? Autant de questions qui demeurent sans réponse précise. Le même constat peut être fait concernant l’emploi. Le président affiche l’objectif du plein emploi dans un délai raisonnable. L’intention est louable. Mais, là encore, le chemin pour y parvenir reste peu détaillé. Le discours évoque la Banque pour le commerce et l’entrepreneuriat du Gabon (BCEG), les mécanismes de soutien à la jeunesse et les efforts de formation. Mais il demeure silencieux sur plusieurs leviers pourtant essentiels : la gabonisation des emplois dans les secteurs stratégiques, l’industrialisation, la transformation locale des ressources naturelles ou encore la place des PME nationales dans la commande publique. L’emploi apparaît davantage comme une ambition que comme une trajectoire clairement définie. Dans le domaine de l’éducation, le chef de l’État a posé un diagnostic particulièrement lucide sur l’inadéquation entre la formation et les besoins réels de l’économie nationale. Il reconnaît que le système actuel produit trop peu de compétences directement mobilisables dans les secteurs stratégiques du développement. Là encore, le constat est pertinent. Mais les réponses proposées reposent essentiellement sur les infrastructures : salles de classe, internats, centres techniques, lycées agricoles. La réforme pédagogique de fond, la qualité de l’enseignement, la pénurie d’enseignants dans certaines disciplines fondamentales ou encore l’avenir de l’enseignement supérieur demeurent relativement peu développés. Le discours est également révélateur sur la question des libertés publiques. Conscient des critiques qui s’expriment dans certains milieux, le président a tenu à réaffirmer son attachement au pluralisme politique, à la liberté d’expression et au fonctionnement des médias. Cette mise au point était sans doute nécessaire.

Cependant, elle intervient davantage sous la forme d’une réponse aux critiques que comme l’annonce d’une nouvelle étape dans le renforcement des libertés. Les débats récents sur la régulation des réseaux sociaux, l’encadrement de l’espace numérique ou les inquiétudes exprimées par certains acteurs de la société civile, notamment la presse, n’ont pas été véritablement abordés. Le spectre d’une régulation encore plus rigide n’est pas à écarter à l’avenir. Ce qui le mettrait en contradiction avec les intentions exprimées dans ce discours. Enfin, plusieurs sujets pourtant proches des préoccupations quotidiennes des populations apparaissent relativement secondaires dans l’économie générale du discours. Les transports urbains, le logement, la vie chère, l’accès à l’eau et à l’électricité ou encore la situation de certaines collectivités locales n’occupent pas la place centrale que leur importance dans le vécu des Gabonais aurait pu justifier. Pour autant, réduire ce discours à ces seuls silences serait injuste. Le chef de l’État a livré une vision cohérente fondée sur la souveraineté, la stabilité, la transformation économique et le redressement institutionnel. Son appel à l’unité nationale et à la responsabilité collective s’inscrit dans une volonté manifeste de préserver la cohésion du pays à un moment où les attentes sociales demeurent particulièrement fortes. Mais un constat s’impose. Ce discours marque davantage l’ouverture d’un chantier qu’il n’apporte toutes les réponses. Il fixe un cap, mais laisse encore dans l’ombre plusieurs chemins pour y parvenir. Or, c’est précisément sur ces chemins que les Gabonais jugeront demain l’action publique. Car si le président a expliqué avec précision d’où vient le pays, les citoyens attendent désormais qu’on leur dise avec la même précision où il va et comment il compte arriver à destination.

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