Bilie By Nze, ou l’art de l’indignation à géométrie variable

Il est des silences qui valent condamnation. Et des paroles, quand elles arrivent trop tard, qui trahissent une volonté non pas de justice, mais de rattrapage opportuniste. La récente prise de parole d’Alain-Claude Bilie By Nze, ex-haut dignitaire du régime Bongo devenu opposant, entre dans cette seconde catégorie. En affirmant que « la tartufferie la plus aboutie, c’est de chercher à porter le débat sur l’origine de la vidéo plutôt que sur le fond qu’elle révèle », l’ancien Premier ministre se drape dans la toge du justicier. Mais à bien y regarder, c’est une indignation d’apparat, qui tombe mal et qui sonne creux. Durant les quinze années qu’il a passées au cœur du pouvoir, Bilie By Nze n’a jamais levé la voix face aux abus, aux détentions arbitraires, aux dérives sécuritaires ni aux manipulations judiciaires qui rythmaient la vie politique gabonaise. Au contraire, il a souvent été le visage souriant d’un régime brutal, justifiant l’injustifiable, et servant de relais entre les décisions iniques du sommet et l’opinion publique. Aujourd’hui, face à une procédure judiciaire qui implique l’ancien clan présidentiel, il tente de déplacer le regard : ce n’est plus l’acte de filmer illégalement une juge qui choque, mais ce que la vidéo insinuerait. Un tour de passe-passe rhétorique, qui ne saurait masquer l’essentiel : nul ne peut revendiquer la justice en s’affranchissant du droit.

Qu’un prévenu, bénéficiant d’une liberté provisoire pour raisons médicales, filme à son insu un magistrat pendant une audition, puis en diffuse les images sur les réseaux sociaux à des fins politiques ou médiatiques, constitue une infraction grave. Cela viole le secret de l’instruction, porte atteinte à l’autorité judiciaire, et remet en cause la sincérité de la démarche de défense. Minimiser cette faute au nom du « fond », comme le fait Bilie By Nze, revient à légitimer le recours à des moyens illicites dès lors qu’ils servent une cause que l’on prétend juste. C’est une pente glissante, dangereuse. Car si la justice accepte d’être instrumentalisée de la sorte, elle cesse d’être un recours, pour devenir une arme de guerre politique. Il est toujours troublant de voir d’anciens serviteurs du système se poser en sentinelles de la morale dès qu’ils changent de camp. Où étaient-ils quand Bertrand Zibi languissait en prison sans procès ? Quand les opposants étaient harcelés, surveillés, bâillonnés ? Quand les journalistes subissaient la censure ou les intimidations ? Bilie By Nze était là. Mais pas du côté des victimes, encore moins de celui de la justice. Aujourd’hui, il parle avec autorité des libertés qu’il n’a jamais défendues, détournant l’attention des actes posés par ceux qu’il soutient désormais, et qu’il aurait jadis désavoués en direct sur Gabon 1ère. Son revirement spectaculaire est moins une reconversion sincère qu’une tentative de se refaire une virginité politique. L’époque actuelle n’est pas exempte de critiques. Mais les nouveaux pouvoirs doivent être jugés sur leurs actes, et non par ceux qui furent les architectes zélés d’un système autoritaire désormais rejeté. L’indignation ne vaut que si elle est constante. La justice, quant à elle, ne peut se laisser instrumentaliser par les revanchards. À vouloir faire oublier son passé en dénonçant les autres, on ne fait que souligner le gouffre entre ses silences d’hier et ses cris d’aujourd’hui. Il ne suffit pas d’arracher son costume d’ancien ministre pour devenir un homme neuf. Encore faut-il regarder en face ce que l’on fut, avant de prétendre dire aux autres ce qu’ils doivent être.

 

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