À chaque remaniement du gouvernement, le débat public gabonais reprend les mêmes réflexes. On scrute les équilibres géopolitiques, les représentations provinciales, les générations promues ou écartées. Ces considérations ont leur légitimité dans une nation soucieuse de cohésion. Mais elles ne sauraient constituer le principal critère d’appréciation d’un gouvernement. La question essentielle est ailleurs : quelle performance attend-on de ceux qui reçoivent la responsabilité de conduire les affaires publiques ? Un gouvernement n’est ni un tableau d’équilibres ni une galerie de nouveaux visages. Il est un instrument d’action. Sa valeur se mesure à sa capacité à anticiper les difficultés, à préparer les décisions et à améliorer concrètement la vie des populations. Dans notre éditorial du n°935, « L’art de gouverner », nous rappelions que les peuples attendent de leurs dirigeants de l’audace, mais aussi la sagesse de l’organiser. Gouverner, écrivions-nous, c’est prévoir, écouter et apprendre. Cette exigence appelle aujourd’hui une question complémentaire : lorsque la prévoyance fait défaut et que les décisions ne produisent pas les résultats attendus, qui en répond ? La récente pénurie de carburant en fournit une illustration saisissante. Le Gabon produit du pétrole, mais les automobilistes ont dû affronter d’interminables files d’attente et les activités économiques ont subi les conséquences des difficultés d’approvisionnement. Le 8 octobre, le Conseil des ministres a reconnu les fragilités structurelles du dispositif national et annoncé des mesures portant notamment sur les stocks de sécurité et la modernisation de la Sogara (Société gabonaise de raffinage). Dans le même temps, le coût de la stabilisation des prix à la pompe a atteint 30 milliards de FCFA pour le seul mois de septembre, selon le communiqué présidentiel. Les tensions internationales ont certes pesé sur le marché pétrolier. Mais elles ne suffisent pas à expliquer toutes les vulnérabilités nationales. La question de gouvernance est précisément de savoir si les risques avaient été suffisamment anticipés, si les stocks étaient adaptés et si les mécanismes d’approvisionnement pouvaient résister à une perturbation prolongée.
Annoncer des mesures après la crise est nécessaire. Monter des dispositifs permettant de mieux la prévenir l’est tout autant. L’exécution du budget de l’Éducation nationale soulève une autre interrogation. Lors de l’examen du projet de loi de règlement à l’Assemblée nationale, les chiffres rapportés pour l’exercice 2025 faisaient état de 45,23 milliards de FCFA exécutés en base réglementaire sur une enveloppe de 255,75 milliards, soit 17,68 %. Ce taux appelle des explications précises sur les règles comptables retenues, les dépenses concernées et les obstacles à l’exécution. Mais il pose, à lui seul, une question fondamentale : à quoi servent les crédits votés si leur mobilisation ne répond pas suffisamment aux besoins des établissements, des enseignants et des élèves ? Ces deux exemples renvoient à une même exigence : la responsabilité ne se limite pas à constater les difficultés ni à annoncer des solutions. Elle commence dans la préparation des décisions, se poursuit dans leur exécution et se vérifie dans les résultats. Elle suppose des objectifs clairs, des moyens identifiés, des calendriers réalistes et un suivi rigoureux. Elle exige également que les retards soient expliqués et que les défaillances donnent lieu à des correctifs. Le sommet de l’État porte une responsabilité particulière dans cette chaîne. Il lui revient de fixer les priorités, de s’assurer que les engagements sont réalistes et de veiller à la cohérence de l’action gouvernementale. Cela n’exonère ni les ministres ni les administrations de leurs propres obligations. Au contraire, une gouvernance responsable doit permettre de déterminer qui devait faire quoi, dans quels délais et avec quels moyens. Changer les titulaires d’un portefeuille peut être nécessaire. Mais un remaniement du gouvernement ne saurait remplacer l’évaluation du travail accompli, pas plus qu’il ne garantit une amélioration des performances. Sans changement des méthodes, sans contrôle de l’exécution et sans obligation de rendre des comptes, les nouveaux visages risquent de reproduire les anciennes insuffisances. Les Gabonais n’attendent pas de leurs gouvernants qu’ils soient infaillibles, mais qu’ils soient prévoyants, qu’ils tirent les leçons des difficultés et qu’ils assument les conséquences de leurs choix. Cette exigence vaut pour tous les niveaux de responsabilité, à commencer par le sommet de l’État. Les citoyens veulent pouvoir distinguer les annonces des réalisations, les crédits votés des dépenses effectivement exécutées, et les promesses des résultats vérifiables. Car la bonne gouvernance ne naîtra ni du simple changement de fauteuils ni du renouvellement des hommes. Elle exige davantage : de la cohérence dans le choix des priorités, un véritable changement de cap dans la conduite de l’action publique et, surtout, une rupture effective avec les pratiques du passé. La logogenèse à laquelle Paul Mba Abessole invitait ses militants en juillet 1992, cette capacité à faire naître une réalité nouvelle par la parole et le sens qu’on lui donne, ne saurait se réduire à un discours de plus. Elle doit se traduire dans les actes, les méthodes et les comportements. C’est à cette condition que la nouvelle République cessera d’être une promesse institutionnelle pour devenir une réalité vécue par les Gabonais. Car une République véritablement nouvelle ne se proclame pas : elle se construit par la cohérence des décisions, l’exemplarité des dirigeants et la rupture assumée avec ce qui, hier encore, entravait le changement et que l’on a dénoncé urbi et orbi.