À la veille de la fête nationale, le chef de l’État a voulu inscrire son discours du 16 août 2025 dans l’histoire longue du Gabon. En convoquant la mémoire des pères de l’indépendance, en saluant les acteurs du multipartisme de 1990 et en glorifiant la transition d’août 2023, il a déroulé un récit solennel : celui d’une nation qui se renouvelle sans renier ses racines. Mais derrière ce souffle historique et ces grandes envolées patriotiques, un malaise persiste. Car le risque est bien réel de voir s’installer une recomposition sans véritable changement, alors même que le 30 août prochain, à Tchibanga, doit consacrer une aspiration à un nouvel état d’esprit. Le président a proclamé la fin de la géopolitique au profit de la compétence. L’annonce est spectaculaire, mais elle ressemble à une déclaration d’intention plus qu’à une réforme structurante. La géopolitique n’est pas une habitude passagère : elle est la matrice même de l’État gabonais depuis un demi-siècle, avec ses clans, ses équilibres ethno-régionaux et son clientélisme. Penser que cette logique disparaîtra par simple injonction relève de l’illusion. À défaut d’outils concrets lois, mécanismes de recrutement transparents, réforme des institutions l’incantation risque de se perdre dans le vide. C’est pourtant cet esprit de rupture véritable que la commémoration du 30 août appelle de ses vœux. Sur le plan économique, l’objectif affiché de 10 % de croissance traduit la volonté d’inscrire la 5ème République sous le signe de la prospérité. Mais qui peut y croire ? Avec une économie encore largement dépendante du pétrole, des mines et du bois, avec une diversification embryonnaire et une gouvernance plombée par les scandales financiers, atteindre un tel seuil relève du slogan. Ce volontarisme chiffré masque mal l’absence d’une véritable feuille de route. Sans réforme fiscale, sans sécurisation de l’investissement, sans transparence dans la gestion des ressources, ces 10 % resteront une promesse vide. Le peuple qui se retrouvera à Tchibanga le 30 août ne demandera pas des chiffres incantatoires, mais une traduction concrète de la souveraineté économique dans son quotidien. Le volet social, lui, s’appuie sur des acquis de la transition et annonce un Plan de Développement Communautaire (2026–2032). Là encore, l’intention est louable. Mais le président reconnaît lui-même que le fonds de 25 milliards destiné aux jeunes et aux agriculteurs n’a suscité qu’un faible engouement. Ce constat est brutal : est-ce le signe que la jeunesse gabonaise ne croit plus aux promesses de l’État ? La question reste entière. Cette jeunesse a vu trop de plans échouer, trop de fonds disparaître, trop de slogans rester lettre morte. Lui promettre des ordinateurs en 2026 ressemble à une rustine sur un problème structurel de chômage et de précarité. Il reste beaucoup à dire sur ce projet numérique, assorti d’une passation de marché sans appel d’offre. Qui en est le bénéficiaire ? Là encore, le contraste est saisissant : l’esprit du 30 août, tourné vers une gouvernance transparente et inclusive, est trahi par les vieilles pratiques opaques.
La planification, présentée comme clé de voûte de l’action publique, est une vieille antienne du pouvoir gabonais. “Planifier, c’est organiser”, a rappelé le chef de l’État. Mais qui ignore encore que les plans les mieux conçus finissent souvent engloutis par l’inertie administrative, la corruption et les priorités changeantes des gouvernants ? Promettre qu’aucune province ne sera oubliée est séduisant, mais sans rigueur budgétaire ni lutte frontale contre les détournements, cette promesse restera au rang des incantations. Or, Tchibanga, en accueillant la commémoration du 30 août, doit précisément incarner une rupture avec ces errements : la planification n’y sera crédible que si elle s’accompagne d’actes visibles et d’une équité réelle. Ce discours pèche surtout par ses silences. Rien, ou presque, sur la lutte contre la corruption. Rien sur la réforme en profondeur de la justice. Rien sur la manière de réconcilier un peuple désabusé avec un État discrédité. On invoque l’unité, la paix et le vivre-ensemble, mais on esquive les causes profondes de la défiance populaire. C’est là que réside le vrai danger : en refusant de nommer les fractures, on prépare leur aggravation. Le 30 août, journée censée rappeler l’exigence d’un nouvel état d’esprit, risque de devenir une simple célébration sans conséquence si les vrais défis continuent d’être contournés. Le 16 août, le président voulait donner à la 5ème République un souffle fondateur. Mais son discours risque d’incarner une recomposition sans rupture, où les vieilles méthodes survivent sous des habits neufs. Derrière les proclamations de compétence et de planification, derrière les promesses de croissance et de développement, demeure une constante : la difficulté à rompre réellement avec les logiques d’hier. Le peuple gabonais n’attend plus des incantations mais des actes. Des actes plus profonds que l’érection des bâtiments. Il n’attend plus des promesses chiffrées mais des réformes palpables. Si rien ne change en profondeur, la fracture politique sera inévitable. Et cette rupture, le pouvoir ne la décrétera pas d’en haut : elle viendra d’en bas, de ceux qui, lassés d’attendre, choisiront un jour d’écrire eux-mêmes le véritable chapitre du changement. C’est ce souffle que le 30 août, à Tchibanga, doit incarner s’il veut rester dans l’histoire comme autre chose qu’une date commémorative.