Une campagne sous haute surveillance

La campagne électorale qui s’est ouverte ce 17 septembre 2025 au Gabon marque une étape cruciale pour la jeune Vᵉ République. Dans dix jours, les Gabonais éliront leurs députés, leurs conseillers locaux et, par ricochet, leurs sénateurs. Un moment démocratique attendu, mais déjà traversé par des tensions, des polémiques et des inquiétudes quant à la sincérité du jeu politique. Car derrière les couleurs et les slogans, se dessinent des stratégies parfois contradictoires qui risquent de fragiliser l’adhésion citoyenne. Parmi les foyers les plus disputés, Oyem attire déjà l’attention. La conquête de la mairie y oppose des forces prêtes à tout pour arracher un fief stratégique. La bataille promet d’être âpre et révélatrice des ambitions locales, là où la politique se joue au plus près des électeurs. Mais au-delà d’Oyem, c’est l’ensemble du territoire qui vit au rythme des investitures et des retraits de candidatures, avec leur lot de calculs et de marchandages qui laissent perplexe. L’Union démocratique des Bâtisseurs (UDB), formation nouvelle et donnée favorite par certains, affiche sa détermination : ne céder aucun siège à ses adversaires. Pourtant, cette posture de fermeté contraste avec des choix déstabilisants. L’alliance nouée avec le Parti démocratique gabonais (PDG), héritier du système honni, demeure incomprise par une partie de l’opinion. Comment un parti se réclamant du renouveau peut-il pactiser avec celui qui symbolise les pratiques rejetées lors du coup de la libération ? Plus encore, le retrait de candidatures UDB dans une quinzaine de circonscriptions, ouvrant de facto un boulevard au PDG, alimente des soupçons de connivence. Les dénégations de l’UDB n’y changent rien : sa ligne de défense, répétée à l’envi « Oligui n’a qu’un seul parti, c’est l’UDB » apparaît comme une exploitation politique du nom du chef de l’État, utilisée comme un bouclier rhétorique plus que comme un argument programmatique. Or, cette personnalisation outrancière trahit une faiblesse : celle d’un parti qui peine à convaincre par ses seules idées et préfère s’abriter derrière l’aura présidentielle. À Ndendé, le duel qui s’annonce entre le ministre Mays Mouissi et l’influent Manf’10 concentre les regards. Ce face-à-face illustre la complexité du scrutin : d’un côté, la force institutionnelle et l’appareil d’État ; de l’autre, un ancrage populaire difficile à contourner. Le résultat sera scruté comme un test de la capacité du pouvoir à s’imposer sans effacer la vitalité locale.

Dans d’autres circonscriptions, de semblables confrontations mettront à nu la tension entre la logique partisane et la dynamique citoyenne. Mais au-delà des cas particuliers, c’est une inquiétude plus large qui traverse les conversations. De nombreux Gabonais redoutent la reconstitution d’un Parlement monocolore, dominé par une seule force ou par une alliance de circonstance verrouillant le jeu politique. Le risque n’est pas théorique : une Assemblée nationale et un Sénat dominés sans partage réduiraient l’espace du débat démocratique à une chambre d’enregistrement, coupée des préoccupations populaires. Ce scénario, que beaucoup croyaient révolu après la libération d’août 2023, reviendrait hanter le pays sous d’autres habits. Il ne s’agit pas seulement de répartition de sièges, mais de la crédibilité même de la Vᵉ République. Les Gabonais n’ont pas lutté pour se libérer d’un système figé afin de retomber dans les travers d’une uniformité politique dangereuse. L’esprit de la nouvelle ère doit se traduire dans la pluralité des voix, dans la confrontation des idées, dans la possibilité réelle d’une alternance. Une démocratie vivante ne se mesure pas au nombre de meetings organisés, mais à la diversité et à la sincérité de ses représentants. Cette campagne électorale est donc un test grandeur nature. Elle dira si le pays a appris de son histoire récente ou s’il retombe dans ses réflexes anciens. Elle dira si les partis, nouveaux comme anciens, sont capables de proposer des projets crédibles et de respecter le jeu démocratique, ou s’ils se contentent d’arrangements électoraux en coulisses. Elle dira enfin si le Parlement de la Vᵉ République sera un lieu de débats, ou simplement une caisse de résonance au service du pouvoir exécutif. Dans les urnes, ce ne sont pas seulement des députés ou des conseillers qui seront choisis. C’est une certaine idée du Gabon qui sera mise à l’épreuve : un Gabon pluraliste, où les forces s’équilibrent, où les ambitions se discutent, où la représentation reflète la diversité des citoyens. Si la campagne s’enferme dans des logiques d’exclusion, de connivence ou d’exploitation abusive du nom du président, alors l’élan de renouveau promis à la libération risque de se briser sur le mur des désillusions. Les Gabonais méritent mieux qu’un Parlement monocolore et des alliances opaques. Ils attendent des élus capables de porter leurs espoirs, pas seulement des appareils partisans obsédés par la conquête du pouvoir. C’est à cette hauteur que la campagne électorale doit se hisser. Car la Vᵉ République ne survivra pas aux compromissions : elle ne prospérera que dans la vérité, la pluralité et la confiance retrouvée.

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