La Nyanga n’est pas paresseuse

Il existe des mots qui blessent davantage que l’oubli. Qualifier les habitants de la Nyanga de « paresseux » relève de ceux-là. Derrière cette formule méprisante se cache une vieille habitude Gabonaise : expliquer les retards de développement des territoires par les prétendues insuffisances de leurs populations plutôt que par les choix politiques qui les ont façonnés.

La question mérite pourtant d’être posée autrement. Les Nynois sont-ils réellement responsables de la situation économique de leur province ou sont-ils les héritiers d’une histoire particulière que le pays refuse encore de regarder en face ? L’histoire retient un fait rarement rappelé. En 1958, lors du référendum proposé par le général de Gaulle, la Nyanga fut l’unique terre du Gabon à exprimer un refus clair de rester sous domination française. Alors que l’immense majorité du territoire choisissait une autre voie, cette province disait « non ». Depuis lors, une interrogation persiste dans les mémoires : la Nyanga a-t-elle payé le prix politique de cette indépendance d’esprit ? Le débat mérite d’être ouvert et mené sans complaisance, ni faux-fuyants. Pendant des décennies, plusieurs provinces ont bénéficié d’investissements structurants. Oyem, chef-lieu du Woleu-Ntem, et Mouila, chef-lieu de la Ngounié, ont vu s’implanter des unités industrielles. Lambaréné, capitale du Moyen-Ogooué, a bénéficié d’infrastructures agricoles importantes. Les grands axes routiers, les bâtiments administratifs modernes, les équipements publics se sont progressivement déployés dans plusieurs régions du pays. Et la Nyanga ? Un ranch, Agrogabon, présenté à l’époque comme la locomotive économique de la province, avant de sombrer quelques années plus tard. Des infrastructures insuffisantes. Des routes toujours dégradées : cela fait plus de dix ans qu’on peine à bitumer l’axe Penioundou- Tchibanga, sur une quarantaine de kilomètres. Des bâtiments administratifs souvent hérités de la période coloniale. Une impression persistante d’abandon, que les générations successives ont fini par considérer comme une fatalité. Pourtant, quelle province du Gabon possède un potentiel exceptionnel. Mayumba demeure l’un des plus beaux secrets de l’Afrique centrale. D’un côté, la lagune Banio. De l’autre, L’océan Atlantique et ses eaux turquoise. Entre les deux, un écosystème unique où les baleines viennent saluer les côtes lors de leurs migrations, où les tortues luths trouvent refuge pour pondre, où les éléphants, les buffles et les phacochères parcourent les plages de sable doré dans un spectacle que peu d’endroits au monde peuvent offrir. S’y ajoutent les richesses du sous-sol : le marbre de Doussiegoussou, à quelques encablures de Tchibanga, les terres rares, les ressources halieutiques, le pétrole offshore et d’immenses potentialités agricoles. Comment, alors, expliquer qu’un territoire aussi riche continue de présenter autant de fragilités économiques ? Certainement pas par la paresse de ses habitants. Les Nynois ont participé à la construction du Gabon moderne. Ils ont travaillé dans les champs pétroliers qui ont fait la fortune du pays. Ils ont bâti des quartiers entiers à Libreville. Ils ont œuvré dans les grandes entreprises de construction. Ils ont contribué à l’essor économique de régions parfois très éloignées de leur province d’origine. L’histoire de la Nyanga est d’ailleurs celle de femmes et d’hommes qui n’ont jamais reculé devant l’effort. Du royaume de Loango jusqu’aux luttes de résistance menées dans les Amériques par Gaspar Yanga, figure emblématique de l’émancipation des esclaves africains au Mexique, les fils de cette terre ont toujours répondu aux défis par le courage et la résilience. Ce que réclame aujourd’hui la Nyanga n’est pas la charité. Ce n’est pas davantage une poignée de villas distribuées à quelques privilégiés selon les affinités du moment. La Nyanga réclame du travail. Elle réclame des investissements structurants. Elle réclame une stratégie économique cohérente capable de transformer ses atouts naturels en richesse collective. Elle réclame simplement les moyens de produire. Les Nynois n’ont jamais demandé qu’on leur offre du poisson. Ils demandent plutôt, depuis des décennies, qu’on leur donne les moyens de le pêcher. Et s’il fallait réellement juger leur capacité à travailler dans le secteur halieutique, pourquoi ne pas avoir développé une véritable industrie de la pêche dans la lagune de Mayumba, l’un des sites les plus favorables du pays, plutôt que de multiplier des expériences ailleurs ? En réalité, lorsqu’on affirme qu’une population est incapable de développer la pêche alors qu’elle vit au bord d’un océan, d’une lagune et de plusieurs estuaires, on inverse la logique. La première question devrait être : qu’a-t-on mis à la disposition de cette population pour qu’elle développe cette activité ? Où sont les ports de pêche modernes ? Où sont les chambres froides

? Où sont les unités de transformation ? Où sont les coopératives ? Où sont les lignes de crédit ? Où sont les écoles de formation aux métiers de la mer ? Où sont les programmes d’acquisition de bateaux et de motorisation ? Aucune province du monde ne devient une puissance halieutique par miracle. La pêche sénégalaise n’est pas née de la seule volonté des pêcheurs. Celle du Maroc non plus. Elles reposent sur des investissements, des infrastructures, une politique publique et une vision. Le procès en paresse ne résiste pas à l’examen des faits. Sur le plan politique également, la Nyanga occupe une place singulière dans l’histoire nationale. Depuis 1958, elle s’est souvent retrouvée à l’avant-garde des mouvements de contestation et des aspirations au changement. Elle a régulièrement servi de baromètre aux grandes mutations politiques du pays. Les peuples ont une mémoire. Les territoires aussi. Il n’est jamais prudent pour un pouvoir de mépriser les terres qui ont contribué à écrire l’histoire nationale. Encore moins de blesser la dignité de leurs enfants. La Nyanga n’est pas paresseuse. Elle attend simplement, depuis trop longtemps, que son immense potentiel cesse d’être une promesse et devienne enfin une réalité. C’est le défi à relever.

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