Certains anniversaires invitent aux réjouissances. D’autres, par contre, imposent l’introspection. Le premier anniversaire de l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB) appartient à cette seconde catégorie. En douze mois, cette formation politique est devenue le centre de gravité de la vie publique gabonaise. Son implantation est spectaculaire, sa domination institutionnelle incontestable, et son influence croissante. Rarement, depuis le retour au multipartisme, en 1990, au cours de la Conférence nationale, un parti aura connu une ascension aussi rapide. Ce succès mérite d’être reconnu. Mais l’Histoire enseigne qu’une victoire politique n’a de valeur que par l’usage que l’on en fait. Car le véritable enjeu n’est pas de savoir si l’UDB est devenue le premier parti du pays.
Le véritable enjeu est ailleurs. Que fait-elle de la promesse qui a permis à ses pères fondateurs d’accéder au pouvoir ? Le 30 août 2023 n’était pas un simple changement de majorité. Ce fut un moment de rupture nationale. Un peuple fatigué d’un système politique arrivé à bout de souffle accueillait avec soulagement la fin d’un ordre qui semblait s’être installé dans l’éternité. Mais cette rupture n’était pas née en une nuit. Elle plongeait ses racines dans plus de quatre décennies d’espérances déçues. En 1990, la Conférence nationale ouvrait une brèche immense dans le mur du parti unique. Le multipartisme devait rendre au citoyen sa voix, aux institutions leur crédibilité et à la politique sa noblesse. Cette promesse fut progressivement érodée. 1993 inaugura les premières grandes contestations électorales. 1998 confirma que les règles du jeu demeuraient profondément déséquilibrées. 2005 installa une forme de résignation. 2009 raviva les fractures. 2016 transforma la défiance en crise ouverte. Et lorsque survint 2023, ce n’était plus seulement un vent de contestation qui soufflait sur le Gabon. C’était une tempête politique dont chacun pressentait qu’elle emporterait tôt ou tard les derniers remparts du système. L’intervention militaire, le 30 août, interrompit ce processus. Une immense majorité de Gabonais y vit non pas la confiscation d’une victoire populaire, mais la possibilité d’une renaissance nationale. Parce qu’une parole avait été donnée. Cette parole était simple et annonçait une rupture sur plusieurs axes : restituer au peuple sa souveraineté ; refonder les institutions ; garantir des élections crédibles ; rompre avec les pratiques qui avaient conduit le pays dans l’impasse et faire naître une République plus ouverte que celle qui venait de s’effondrer. Voilà le véritable contrat du 30 Août. C’est ce contrat que le Dialogue national inclusif est venu consolider. Contrat qui a nourri l’espérance et qui fonde aujourd’hui la légitimité morale du pouvoir. Or, un an après la création de l’UDB, des interrogations traversent désormais les conversations, les familles, les administrations, les universités, les marchés, jusque dans les rangs de ceux qui avaient porté cette alternance avec enthousiasme. Pourquoi observe-t-on le rétrécissement progressif de l’espace contradictoire ? Pourquoi l’opposition paraît-elle plus marginalisée que jamais, avec l’emprisonnement de son chef, Alain Claude Bilie By Nze, pour une affaire qui, pour beaucoup, n’en est pas une ? Pourquoi les réseaux sociaux peuvent-ils être suspendus à cause de quatre ou cinq personnes qui s’agitent dans cet espace, alors qu’on a été porté par une écrasante majorité de Gabonais ?
Pourquoi le renforcement des mécanismes de régulation de la communication suscite-t-il autant d’interrogations sur l’équilibre entre ordre public et liberté d’expression ? Pourquoi tant de citoyens disent-ils désormais peser leurs mots avant de parler politique ? Ces questions ne sont pas celles des ennemis du pouvoir, mais celles des amis de la démocratie. Car une démocratie s’affaiblit rarement brutalement. Elle s’érode silencieusement, sournoisement, subrepticement, insidieusement. Par petites habitudes. Par petits renoncements. Par petites restrictions que l’on justifie toujours au nom de circonstances exceptionnelles. Puis un jour, les citoyens découvrent que les libertés perdues ne reviennent jamais d’elles-mêmes. Il faut à nouveau les conquérir. L’UDB dispose aujourd’hui d’une majorité politique exceptionnelle. Elle pourrait être tentée de croire que cette majorité lui garantit durablement l’adhésion populaire. Mais ce serait une erreur historique. Les peuples ne réclament jamais l’alternance pour le seul plaisir de changer de dirigeants. Ils réclament avant tout un changement de pratiques. La démocratie ne consiste pas seulement à organiser des élections. Elle consiste aussi à préserver les conditions permettant qu’un jour, si le peuple le décide, ceux qui gouvernent puissent être remplacés librement. La grandeur d’une majorité ne se mesure donc pas au nombre de sièges qu’elle détient. Elle se mesure aux libertés qu’elle accepte de garantir à ceux qui la contestent. Voilà le véritable défi de l’UDB. Être plus forte que le système qu’elle a remplacé. Non par sa puissance. Mais par sa capacité à résister aux tentations qu’engendre précisément la puissance ou l’hyper puissance. L’Histoire est remplie de mouvements de libération qui, une fois installés au pouvoir, ont fini par reproduire les mécanismes mêmes qu’ils dénonçaient hier. Le Gabon ne peut se permettre une telle répétition. Notre pays n’a pas simplement changé de dirigeants. Il a voulu changer de destin. C’est pourquoi, au moment où l’UDB souffle sa première bougie, la question que beaucoup de Gabonais murmurent mérite mieux que le silence. Elle appelle une réponse politique. Une réponse institutionnelle. Elle appelle une réponse démocratique. Car si le renouveau promis devait conduire, sous d’autres visages, aux mêmes réflexes de concentration du pouvoir, de marginalisation du pluralisme et de restriction progressive des libertés, alors le changement tant espéré risquerait d’apparaître comme une simple alternance de visages plutôt qu’une véritable refondation de la République. Et l’Histoire, qui ne se satisfait jamais des slogans, finirait par poser, à son tour, cette question, aussi simple que redoutable : de quoi, finalement, avons-nous été libérés ?