Il y a belle lurette que le Gabon a perdu la réputation, fort enviable, de pays où les années scolaires se déroulent dans la quiétude, où le gouvernement ne se voit pas obligé de modifier une ou plusieurs fois le calendrier de l’année scolaire à cause des grèves des enseignants et, parfois, des élèves. Ce qui a été vécu l’année scolaire écoulée a d’autant marqué les esprits que c’était inattendu, le pays ayant connu une trêve sociale tacite pendant la transition. Les remous n’ont pas manqué de rappeler les années de braise au début de la décennie 1990, marquée par la mort d’une enseignante, Martine Oulabou, à la suite d’un assaut de la police nationale à l’effet de disperser un mouvement de chargés de cours à Libreville. Sans pour autant céder à la nostalgie, force est de reconnaître que jusqu’à la décennie 1980, les années scolaires se terminaient sans heurts majeurs. Les examens nationaux se déroulaient dans des conditions de transparence indiscutables et, conséquence logique, les diplômes gabonais étaient pris au sérieux. Le baccalauréat, notamment, était valable de plein droit en France, l’ancienne puissance coloniale. La saison 2026-27 va-t-elle ressembler à la précédente, où les enseignants ont observé une grève paralysante de près de trois mois ? Leurs revendications, dont tout le monde, à commencer par le gouvernement, reconnaît le bien-fondé, tant elles se sont accumulées au fil des années, ont-elles été réellement prises en compte ? A-t-on mis à profit la trêve naturelle des vacances scolaires à cet effet ou bien a-t-on privilégié les fêtes, désormais abondantes au mois d’août, en plus de la Fête nationale ?
L’année dernière, c’est par dépit que les enseignants ont repris le chemin des classes, pour ne pas être accusés de manquer de patriotisme et de prendre les enfants en otage, parmi lesquels les leurs. L’exécutif avait d’ailleurs dû recourir à des intimidations, par exemple en faisant arrêter deux leaders syndicaux sur des motifs fallacieux. Nombre de situations administratives n’ont pas été régularisées. Selon des témoignages de personnes au fait du dossier, les régularisations ont été opérées pour la plupart sur la base des affinités en tous genres avec les responsables du ministère de l’Éducation nationale. Voire. Ce qu’il est possible de vérifier sur le terrain, c’est que des « sortants écoles » recrutés certains après une longue période d’un chômage sclérosant ont passé l’année scolaire sans rien recevoir du Trésor public. Exactement le manque de considération qui est en partie à l’origine des fréquentes grèves des enseignants, à côté des sempiternels effectifs pléthoriques et du déficit chronique de matériels didactiques. Depuis le début de la décennie 1990, la politique éducative donne l’impression de relever du pilotage à vue, malgré les chapitres dans la loi de finances, manifestement destinés à l’enrichissement des dirigeants du département ministériel. Un scandale de détournement de fonds publics y a d’ailleurs éclaté récemment. Rien ne garantit des sanctions exemplaires à ses auteurs. C’est plutôt aux enseignants clochardisés qu’il sera demandé de faire preuve de patriotisme, en cas de nouvelles grèves. Le sort pitoyable du monde de l’éducation se lit également dans la mansuétude dont bénéficient les auteurs et complices de fraudes aux examens nationaux. A titre d’illustration, à la session 1999-2000 du baccalauréat, des candidats au centre du lycée national Léon Mba furent pris en flagrant délit de fraude à l’épreuve écrite des sciences économiques. Tout ce que l’Office des examens jugea utile de faire, c’était d’organiser l’épreuve de substitution, y compris au profit des tricheurs clairement identifiés. Des années plus tard, un ministre de l’Éducation nationale, toute honte bue, était passé à la télévision réclamer la relaxe de son secrétaire général, placé en garde à vue parce que soupçonné d’être impliqué dans une organisation de vente des épreuves d’un examen national. A la session 2004-05 du Brevet d’études du premier cycle, des fraudeurs dûment répertoriés par les responsables de centres d’examen à Libreville et en province furent autorisés à continuer de composer. La filière remontait au ministère. Il s’est alors installé une tradition de fraude aux examens et concours nationaux qui s’est manifestée même sous la transition, pourtant censée restaurer les bonnes mœurs. Dans le temps, les rares auteurs et complices écopaient de sanctions d’une extrême sévérité qui décourageaient la témérité. Il en découlait la fiabilité des diplômes gabonais dont il est fait mention plus haut car le sérieux et le désordre se paient, à brève ou longue échéance. La qualité des ressources humaines se répercute forcément sur la qualité du service, à commencer par le service public. On peut se moquer des usagers lambda, mais pas des investisseurs, surtout étrangers, ni des partenaires au développement. Au moment où les nouvelles autorités veulent retrouver la place qui était celle du Gabon dans le concert des nations, elles ne devraient pas hésiter à porter la question de l’éducation nationale, globalement celle du système éducatif, sur le registre de la compétition internationale. Cette place s’inscrit dans le long terme et non pas dans l’événementiel, par essence éphémère, ou dans le clinquant exposé à l’usure sous les assauts des intempéries.