Le discours du président de la République à Makokou avait pourtant bien commencé. Mais peu après, une formule interpelle : celle des « perfides trompeurs » qu’il oppose à ceux qui, selon lui, s’emploieraient à dénigrer systématiquement les réalisations de son action. Il faut le dire avec franchise : un président de la République ne devrait jamais avoir peur de la critique. Il devrait en avoir besoin. La critique n’est pas nécessairement une entreprise de déstabilisation. Elle peut être mauvaise, injuste, malveillante. Mais elle peut aussi être constructive, documentée, parfois douloureuse et, précisément pour cette raison, utile à l’action publique. Une gouvernance qui prétend transformer le pays doit pouvoir entendre ce qui dérange autant que ce qui flatte. Car le véritable danger pour un chef d’État n’est pas que quelqu’un lui dise que tout ne va pas bien. Le véritable danger est que plus personne n’ose lui dire que quelque chose ne va pas. La rupture avec les anciennes pratiques ne pourra être véritable que si elle concerne aussi cette vieille culture du pouvoir où l’on protège le dirigeant de la réalité, où les rapports remontent davantage ce que le Chef veut entendre que ce que le pays vit réellement, où les entourages filtrent, sélectionnent, interprètent et parfois déforment l’information pour préserver leurs positions. Le président de la République doit donc se poser une question simple : qui sont réellement les « perfides trompeurs » ? Sont-ils ceux qui s’interrogent sur les priorités du développement ? Ceux qui alertent sur l’état de l’école, de l’université, de la santé, du logement ou sur la vie chère ? Ceux qui demandent des comptes sur l’endettement du pays ? Ceux qui questionnent les nominations, les pratiques administratives ou la place croissante des réseaux de proximité dans la gestion de l’État ? Ou sont-ils plutôt ceux qui, autour du chef de l’État, auraient intérêt à ce que certaines réalités ne remontent jamais jusqu’à lui ? La question mérite d’être posée. Le pouvoir a besoin d’un miroir, pas d’un fan-club. Un chef de l’État ne gouverne jamais seul. Il dispose d’un gouvernement, d’une administration, de conseillers, d’experts, de services de renseignement et de multiples canaux d’information. Tous ont une responsabilité : lui permettre de voir le pays tel qu’il est, et non tel qu’on souhaiterait qu’il le voie. Que valent alors des fiches de renseignement qui ne remontent que les « cancans » d’activistes, les conversations de quartiers généraux ou les appréciations intéressées de ceux qui cherchent à préserver leur zone d’influence ? Que vaut un appareil de renseignement lorsque le rendu épouse la rumeur plutôt que le fait établi ? Que vaut le conseil lorsque ceux qui le délivrent ont eux-mêmes un intérêt dans la décision qu’ils recommandent ? La fonction de conseiller n’est pas de conforter le Président. Elle est de l’alerter. Il faut même aller plus loin : un bon conseiller doit parfois être celui qui dit au chef de l’État qu’il se trompe. C’est cela la loyauté républicaine. Dire oui à tout n’est pas servir le Président. C’est l’exposer. Les signaux faibles doivent être entendus. Or, le Gabon donne aujourd’hui suffisamment de signaux pour qu’on ne puisse les réduire à la malveillance de quelques activistes ou de quelques opposants endurcis. Le citoyen ordinaire s’interroge. Les élites s’interrogent. Les familles s’interrogent sur l’avenir de leurs enfants. Les enseignants s’interrogent sur les conditions de la rentrée. Les étudiants s’interrogent sur leurs perspectives. Les entrepreneurs s’interrogent sur l’accès au financement et sur la prévisibilité de l’environnement économique. Ces questionnements ne sont pas nécessairement une contestation du projet présidentiel. Ils peuvent précisément être l’expression d’une attente de réussite de ce projet. Pourquoi faudrait-il alors les considérer comme une menace ? Le Président veut transformer le Gabon. Il devrait donc être le premier à rechercher les voix capables de lui montrer les angles morts de sa politique. L’éducation en est probablement l’exemple le plus révélateur. Après trois années de transition, les difficultés persistantes dans les capacités d’accueil, les infrastructures scolaires et universitaires devraient susciter une interrogation collective : n’est-ce pas par l’humain qu’il fallait commencer ? Les pays qui ont réussi leur transformation l’ont compris. La comparaison ne vaut pas démonstration, mais elle peut servir de boussole. Les économies aujourd’hui regroupées au sein des BRICS ont, chacune selon son histoire et ses moyens, massivement investi dans l’éducation, les compétences, la science, la technologie et la formation de leur population. Le développement ne se résume donc pas à construire des routes, des bâtiments ou des ouvrages. Il consiste aussi à produire les hommes capables de les concevoir, de les réaliser, de les entretenir et d’en tirer de la richesse. Voilà une critique que le pouvoir devrait entendre non comme une attaque, mais comme une contribution à sa propre ambition. Quand les nouveaux privilèges ressemblent aux anciens.
Il y a cependant des sujets plus sensibles encore. Comment parler de rupture lorsque réapparaissent les réflexes de la proximité, du clan, de l’ethnie ou de la cooptation ? Comment parler de mérite lorsque l’appartenance à un cercle, à une région, à une communauté ou à un réseau semble parfois peser davantage que la compétence ? Comment parler de transformation lorsque des cabinets ministériels donnent parfois l’impression d’être devenus les prolongements territoriaux de leurs titulaires ? Le problème ne concerne pas uniquement le gouvernement. Ces réflexes peuvent également traverser l’administration, les corps de défense et de sécurité ou certaines représentations diplomatiques. La République ne peut appartenir à personne. Ni à une ethnie. Ni à une province. Ni à un clan. Ni à un réseau. Ni à ceux qui estiment que leur proximité avec le chef de l’État leur confère un droit particulier sur une partie du pouvoir. Le 30 août 2023 n’a pas vocation à remplacer d’anciens privilégiés par de nouveaux. Il devait précisément mettre fin à la logique des privilèges. Et c’est ici que le Président entre pleinement en responsabilité. Le premier devoir du pouvoir : accepter la vérité. Il lui appartient de revenir à certains principes qu’il avait lui-même placés au cœur de la transition : les enquêtes de moralité, d’abord. Elles doivent retrouver leur sens et leur portée. Ensuite, il faut avoir le courage d’ouvrir le débat sur l’ethnicisme et le tribalisme. Le Président lui-même avait évoqué, au début de la transition, la complexité ethnique de notre pays. Il serait dangereux de laisser cette question devenir un tabou alors qu’elle peut progressivement empoisonner le vivre-ensemble. Enfin, il faut revenir à une vérité élémentaire : la meilleure fiche de renseignement reste parfois celle que fournit le peuple. Celui qui fait la queue au marché. Celui qui cherche un logement. Celui qui prépare une rentrée scolaire avec des moyens limités. Celui qui attend l’eau et l’électricité. Celui qui cherche un emploi. Celui qui regarde son enfant et se demande quelle vie il pourra lui offrir demain. Ce peuple ne rédige pas nécessairement des rapports. Il ne dispose pas toujours de tribunes. Il ne fréquente pas les palais. Mais il sait ce qu’il vit. Et lorsque ses frustrations remontent par les réseaux sociaux, par les conversations de quartier, par les médias ou par les rencontres de terrain, il ne faut pas systématiquement y voir une entreprise de déstabilisation. Il faut parfois y entendre un avertissement. La transformation exige le courage d’être contredit. Le président de la République a raison sur un point essentiel : le Gabon ne peut plus fonctionner comme avant. Mais précisément pour que cette rupture soit crédible, il faut rompre avec la pratique consistant à entourer le pouvoir de personnes qui applaudissent davantage qu’elles n’alertent. Il faut des conseillers capables de contredire. Des ministres capables de reconnaître leurs erreurs. Des hauts fonctionnaires capables de dire que telle décision n’est pas applicable. Des militaires capables de rester au service de la République plutôt que d’un homme. Des responsables capables de promouvoir la compétence plutôt que la proximité. Et, surtout, un Président suffisamment sûr de sa vision pour accepter d’entendre ceux qui ne la partagent pas toujours. Car la véritable transformation ne naîtra pas d’un pouvoir qui ne tolère que les bonnes nouvelles. Mais d’un pouvoir qui accepte la contradiction pour améliorer ses décisions. Alors, Monsieur le Président, ne cherchez pas à faire taire les critiques. Organisez leur écoute. Ne demandez pas seulement à ceux qui vous entourent de vous expliquer pourquoi vous avez raison. Demandez-leur aussi de vous dire où vous pourriez vous tromper. C’est ainsi que le discours de la rupture cessera d’être un discours. C’est ainsi que la transformation prendra un contenu réel. Et c’est ainsi, surtout, que pourra enfin s’installer ce que le Gabon attend depuis longtemps : une véritable culture de l’État, dans laquelle la loyauté envers la République sera toujours supérieure à la loyauté envers un homme, un clan, une ethnie ou un intérêt particulier. Car le chef de l’État n’a pas besoin de courtisans pour gouverner. Il a besoin de vérité pour décider.