Pendant quatre ans, Grégory Laccruche a été réduit au silence. Incarcéré sans procès, isolé, privé de soins, otage politique d’un système qu’il refuse d’oublier. Aujourd’hui, il brise le silence face à ceux-là mêmes qui ont instrumentalisé la justice et bafoué les droits les plus élémentaires, et qui, sans honte, se posent désormais en victimes. Sa lettre est un cri de lucidité contre l’amnésie opportuniste. Une parole grave, rare, lucide, sans désir de revanche, mais avec une exigence implacable de vérité. Face aux réécritures intéressées du passé, il oppose sa mémoire, sa souffrance et sa fidélité aux principes. Un témoignage à la fois intime et politique. Mais sans haine, pour rappeler que l’histoire ne s’écrit pas à coups de reniements. Une mise en garde contre la falsification du passé.
Lettre ouverte à ceux qui redécouvrent aujourd’hui les droits qu’ils ont niés
J’ai gardé le silence pendant des années. Par dignité. Par respect pour ma famille et pour le pays que j’aime. Mais aujourd’hui, je prends la parole, car vient un moment où l’excès devient intolérable. Je ne m’exprime pas pour rejouer le passé. Je parle parce que ceux qui ont incarné l’oppression se parent désormais des habits de victimes. Ceux-là mêmes qui ont bâti et défendu un système brutal, injuste, humiliant, cherchent à faire oublier les crimes dont ils ont été les architectes. Cette inversion des rôles est indécente. Je refuse de regarder sans rien dire ceux qui, après avoir broyé tant de vies, cherchent à s’absoudre en travestissant leur passé. Moi, je n’ai rien oublié.
Les faits : un règlement de comptes institutionnalisé
En novembre 2019, j’ai été arrêté, puis incarcéré. Officiellement, dans le cadre de l’opération Scorpion. En réalité, une vengeance politique. Une purge ciblée. Deux semaines auparavant, alors que j’étais encore maire d’Akanda, j’ai reçu un appel de Nourredin Bongo Valentin. Il me convoque à son domicile, à La Palmeraie. Devant Abdul Océni, il me demande une chose : lancer de fausses accusations contre mon frère, Brice Laccruche Alihanga. L’accuser de trahison. Fabriquer des témoignages. Prêter main-forte à leur règlement de comptes. Ma réponse fut claire : jamais je ne trahirai mon sang. Jamais je ne me fourvoierai devant Dieu. Trois jours plus tard, j’étais arrêté. Jeté en prison. Garde à vue prolongée illégalement. Détention préventive de quatre ans, sans procès, sans audience, sans défense. Quatre ans d’oubli judiciaire au sein de l’annexe 1 de la prison centrale de Libreville. Une rengaine m’était assénée : “Nono a dit que si tu veux sortir, tu n’as qu’à charger ton frère.” D’autres, libérés entre-temps, ont choisi cette voie. Pas moi. Je sortirai tôt ou tard comme j’y suis entré : fidèle à mes valeurs.
Derrière les murs : l’État Bongo face à moi
Je n’étais plus un homme. J’étais un otage. Une monnaie d’échange pour faire plier mon frère. Une cible à abattre pour avoir eu l’affront de tenir tête au fils de la bête. J’ai été enfermé dans une cellule de 6 m², sans lumière, sans sortie. Isolé 24h/24. Privé de soins. Sans contact avec mes proches, ni même avec mon avocat. Traitements inhumains. Traitements dégradants. Pas un seul juge. Pas un seul interrogatoire. Pas un seul recours. Mes droits élémentaires ont été piétinés : droit à la défense, à la visite, à la santé. Pendant trois ans, je n’ai pas revu mon frère. Pendant quatre ans, je n’ai vu personne.
Hypocrisie : les bourreaux pleurent aujourd’hui
Ceux qui m’ont fait ça se plaignent aujourd’hui. Ils parlent de « traitement de chien ». Je leur réponds : vous nous avez traités comme des cafards. Tortures psychologiques et physiques. Menaces sur mes proches. Tentatives de briser ma compagne. Rien ne nous a été épargné. Et pourtant, jamais ils n’ont dénoncé ces pratiques. Ils les ont couvertes. Ils les ont ordonnées. Aujourd’hui, ils hurlent à l’injustice. Ils invoquent l’ONU, la France, les droits de l’homme. Ces mêmes institutions qu’ils méprisaient hier. Ironie ? Non. Cynisme pur.
La vérité reconnue… et étouffée
L’ONU, dès décembre 2020, m’a reconnu prisonnier politique, détenu arbitrairement. Elle a exigé ma libération immédiate. Une plainte a été déposée en France pour séquestration. Quelle a été la réponse du régime ? Une phrase. Une seule : « La justice gabonaise est souveraine. »
Traduction : Circulez, il n’y a rien à voir. Même Ali Bongo, dans Jeune Afrique, a validé cette ligne. Aujourd’hui, ces mêmes hommes viennent quémander la clémence de la justice internationale. Qui se moque de qui ?
Derrière mon calvaire : des vies brisées
Ma mère, victime de deux AVC sous le choc de l’incarcération de ses deux uniques enfants, est aujourd’hui handicapée. J’ai perdu la vue pendant mes années d’isolement, avant qu’une intervention consulaire ne permette enfin un traitement. Mon frère, atteint d’un cancer, était donné pour mort. Et sans l’intervention du président Oligui Nguéma, en effet, la mort aurait fait son œuvre, car tel était le but recherché par nos bourreaux.
Je parle pour ceux qu’on a fait taire
Je ne cherche pas à me venger. Je veux juste que la vérité soit dite, et que les rôles ne soient pas inversés. Que la communauté internationale sache : ceux qui crient aujourd’hui ont fait taire hier. Ils n’ont pas défendu la justice. Ils l’ont étranglée. Ils n’ont pas défendu les droits de l’homme. Ils les ont piétinés. Ils n’ont pas subi l’arbitraire. Ils l’ont mis en place et l’ont consolidé. J’userai, pour ma part, de tous les recours, nationaux et internationaux, afin que ceux qui ont bafoué nos droits ne puissent jamais les réécrire à leur propre avantage. Fuir vos responsabilités est illusoire ; je veillerai à ce que jamais vous n’en ignoriez l’évidence.