À l’approche de chaque remaniement supposé, des listes circulent. Elles distribuent les ministères avant que le président de la République ne se soit prononcé, donnent des ambitions à ceux qui n’en ont peut-être pas exprimé et promettent une disgrâce à ceux qui siègent encore au Conseil des ministres. Il serait naïf de prendre ces documents pour des décisions. Il le serait tout autant de ne voir dans leur circulation qu’un divertissement de réseaux sociaux. Une liste officieuse peut servir à sonder l’opinion, à préparer une candidature ou à rendre progressivement acceptable une idée qui, annoncée d’un seul coup, provoquerait un refus.
Depuis quelque temps, le nom d’un fils du chef de l’État revient dans certaines de ces compositions imaginaires. Nous ne savons ni qui les établit ni si ceux qui y figurent ont demandé à y être inscrits. Il ne s’agit donc pas d’imputer une intention à l’intéressé, encore moins d’annoncer sa nomination. Notre interrogation porte sur ceux qui trouvent utile de mettre ce nom en circulation et sur la conception du pouvoir que cette démarche peut révéler. Au Gabon, elle ne rencontre pas une mémoire vierge.
Pendant plus d’un demi-siècle, notre pays a connu la concentration du pouvoir autour d’une famille. Ali Bongo Ondimba, fils du président Omar Bongo, a été ministre avant de succéder à son père à la tête de l’État en 2009. Il a exercé la présidence jusqu’au 30 août 2023. Cette histoire n’autorise pas à prétendre que toute nomination d’un parent conduirait mécaniquement au même résultat. Elle oblige, en revanche, à reconnaître un processus que les Gabonais ont déjà vu à l’œuvre : un nom familial acquiert une place dans l’appareil d’État, devient familier aux administrations et aux clientèles politiques, puis finit par être présenté comme une solution naturelle au sommet du pouvoir.
Une telle trajectoire ne se construit jamais par le seul fait d’un père et d’un fils. Elle suppose des relais. Autour du pouvoir gravitent des responsables qui voient dans la continuité d’un cercle familial la protection de leur propre position. Ils ne défendent pas nécessairement une vision du pays ; ils défendent un accès. Accès aux nominations, aux marchés, aux faveurs et à l’oreille de ceux qui décident. Le problème n’est donc pas seulement celui de la personne dont le nom apparaît sur une liste. Il est aussi celui des intérêts qui fabriquent des évidences politiques à partir des liens du sang.
Ces mécanismes sont d’autant plus dangereux qu’ils empruntent volontiers le langage de la stabilité. On prétend éviter les incertitudes, préserver les acquis, assurer une continuité. Mais la continuité de quoi ? Celle des politiques publiques utiles aux citoyens, ou celle des avantages accordés à un entourage ? Une administration qui fonctionne n’a pas besoin que la famille du chef de l’État en garantisse personnellement la survie. Des institutions solides survivent aux individus. Lorsque tout paraît dépendre de la fidélité à une maison, c’est la faiblesse des institutions que l’on entretient.
La Constitution de la Ve République contient une réponse explicite à une partie de notre histoire. Son article 43 empêche, au terme du mandat présidentiel, le conjoint et les descendants du président de se porter candidats à sa succession. Cette règle ferme la voie à une transmission présidentielle immédiate. Elle ne dit pas qu’un descendant est privé, du seul fait de sa naissance, de toute fonction publique ou ministérielle. Il serait inexact de lui prêter cette portée. Mais il serait tout aussi commode de s’en tenir à cette lecture minimale pour oublier l’esprit de la rupture promise aux Gabonais. Une dynastie ne commence pas le jour du scrutin présidentiel. Elle se prépare souvent bien avant, dans la distribution des fonctions, dans les réseaux d’influence et dans l’idée qu’un membre de la famille dirigeante posséderait un titre particulier à gouverner.
Cette idée doit être combattue pour ce qu’elle fait à la citoyenneté. La République reconnaît des personnes qui répondent de leurs actes ; elle n’attribue pas de vocation héréditaire aux affaires de l’État. Le fils d’un président n’est coupable de rien par sa filiation. Il ne doit pas non plus recevoir, grâce à elle, une présomption de compétence, un passage prioritaire ou une immunité politique. S’il devait un jour solliciter une fonction, les questions seraient les mêmes que pour tout autre citoyen : quelle expérience, quel projet, quelle indépendance de jugement, quels résultats et quels intérêts à déclarer ? Plus la proximité avec le sommet de l’État est grande, plus ces questions doivent être posées ouvertement.
Or les listes officieuses empêchent précisément cette discussion. Elles remplacent le parcours par le patronyme et le débat sur les capacités par une opération d’accoutumance. À force de répéter un nom, leurs auteurs espèrent peut-être que l’on cesse de demander pourquoi il s’y trouve. C’est cette méthode qui inquiète. Le pouvoir est présenté comme un cercle où l’on entre par relations, puis comme un patrimoine auquel les plus proches auraient un droit de regard particulier. Même si aucune nomination ne suivait, l’habitude de penser ainsi constituerait déjà un recul.
Le 30 août 2023 a pourtant été reçu par beaucoup de Gabonais comme la fin d’une époque. Une nouvelle Constitution a suivi. Mais une rupture ne s’accomplit pas uniquement dans les textes ou dans le changement des titulaires du pouvoir. Elle se voit dans la façon de choisir les dirigeants, de contrôler leurs intérêts, de sanctionner les échecs et de protéger les biens publics contre les appétits privés. Si les mêmes calculs d’entourage reprennent sous des enseignes nouvelles, la Ve République risque de conserver les usages dont elle devait nous éloigner. La prévarication, la captation des ressources et le gouvernement par faveur prospèrent précisément lorsque la proximité personnelle pèse davantage que les règles communes.
Il faut se garder des comparaisons historiques trop faciles. Les Duvalier en Haïti ont connu une transmission directe du père au fils. L’histoire des Marcos aux Philippines, celle de Mobutu au Zaïre ou celle de Bokassa en Centrafrique suivent d’autres chemins. Aucun de ces pays n’offre un scénario que le Gabon serait condamné à répéter. Leur intérêt est ailleurs : ils rappellent, chacun à sa manière, combien la personnalisation du pouvoir peut encourager une confusion entre l’État, le dirigeant, sa famille et les intérêts qui les entourent. Le coût de cette confusion finit par être supporté par ceux qui n’appartiennent à aucun cercle.
Le chef de l’État a le pouvoir de choisir ses ministres. Il lui appartient aussi de mesurer ce que ses choix diraient du sens donné à la nouvelle République. Un gouvernement devrait être constitué pour conduire des politiques identifiables, répondre de leurs résultats et corriger les échecs. Il ne devrait pas devenir l’instrument d’une mise en scène familiale, ni le refuge de ceux qui cherchent à prolonger leurs privilèges sous la protection d’un nom. Voilà pourquoi les bruits actuels appellent une parole claire : personne ne doit pouvoir se prévaloir d’une proximité avec le président pour se présenter comme un destin politique déjà écrit.
À ceux qui composent ces listes, une question simple s’adresse : quel service rendez-vous au pays en y inscrivant le nom d’un fils du chef de l’État ? Préparez-vous une politique capable de répondre au chômage, à la qualité des services publics et à la gestion des ressources nationales ? Ou préparez-vous une place pour ceux qui souhaitent rester près du pouvoir, quel que soit le régime ? Les Gabonais ont déjà payé assez cher les fidélités qui se transmettent plus facilement que les résultats.
Nous ne demandons pas de juger un homme sur sa naissance. Nous demandons que sa naissance ne devienne jamais une raison de le placer au-dessus des autres. C’est une exigence pour le président, pour son entourage et pour tous ceux qui prétendent gouverner au nom de la rupture. Une Constitution peut barrer la route à une succession dynastique immédiate. Seule une pratique républicaine constante empêchera la tentation de reconstituer, autour du pouvoir, une cour et ses héritiers présumés.
Que les auteurs des listes l’entendent : le Gabon a une histoire, et cette histoire oblige. La République ne s’hérite pas. Elle se sert, et l’on doit répondre devant elle.