Il y a des arrestations qui en disent plus que de longs discours. Celle d’Harold Thibault Leckat Igassela, directeur du média Gabon Media Time, en fait partie. Arrêté le 15 octobre 2025, à sa descente d’avion à Libreville, après une formation à Montpellier, le journaliste est depuis au cœur d’une tourmente judiciaire dont personne ne comprend vraiment les contours. Et c’est justement ce flou qui dérange : l’absence d’explications claires, le mutisme des autorités, et cette impression tenace d’une justice qui, une fois encore, avance à contre-courant de la promesse de transparence faite au peuple. Dans une 5ème République qui se veut démocratique, le silence officiel devient rapidement suspect. Aucun motif n’a été rendu public, aucune justification n’a été donnée, sinon quelques fuites évoquant une enquête à compléter. Pendant ce temps, le journaliste, lui, dormirait sur une chaise dans les locaux de la DGR, selon ses proches. Si cela est avéré, alors il ne s’agit plus d’une simple garde à vue, mais d’un symbole inquiétant du traitement réservé à la presse indépendante dans notre pays.
Depuis 2018, la loi gabonaise a dépénalisé le délit de presse. Un progrès salué à l’époque comme un signal fort en faveur de la liberté d’expression. Mais que vaut une loi si elle reste lettre morte devant les pratiques du terrain ? Quand un journaliste devient un suspect avant d’être un citoyen, c’est tout l’édifice démocratique qui vacille. Les réactions des organisations professionnelles APIC-GABON, OPAM, Médias & Démocratie traduisent une fatigue collective : celle d’un milieu médiatique qui se bat chaque jour pour exister dans un espace public où l’information dérange souvent plus qu’elle n’éclaire. Leur indignation est légitime. Car si Harold Leckat peut être arrêté sans motif clair, alors aucun journaliste n’est véritablement à l’abri. Au-delà de son cas personnel, cette affaire révèle une réalité plus profonde : la peur est de retour dans les rédactions. Peur d’enquêter, peur de publier, peur d’être dans le collimateur d’une autorité qui confond parfois critique et opposition. Et pourtant, informer n’est pas un crime c’est un service rendu à la nation. La réaction suscitée à l’étranger n’est pas anodine. Les soutiens de Dominique Tchimbakala, de Reporters sans frontières (RSF), de l’ESJ Pro Montpellier ou encore d’Olivier Piot, cofondateur de Médias & Démocratie, rappellent que la liberté de la presse n’a pas de frontières. Dans un monde où chaque arrestation est scrutée en temps réel, l’image du Gabon en prend un coup. Comment convaincre nos partenaires internationaux de notre volonté de réforme, quand nos propres journalistes sont interpellés sans explication ? Il ne s’agit pas de blanchir quiconque ni d’ignorer la présomption d’innocence, mais d’exiger la même transparence pour tous, surtout quand il s’agit d’un acteur de la presse. Plus qu’un dossier judiciaire, cette affaire met à nu les fragilités de notre démocratie. Révélateur d’un pouvoir qui peine encore à composer avec la critique, révélateur d’une justice qui se cherche entre indépendance et pression, révélateur d’un peuple qui observe, inquiet, les promesses de liberté s’éloigner à mesure que la peur s’installe. Si la Transition politique devait laisser un héritage, ce devrait être celui de la confiance retrouvée entre l’État et ses citoyens. Or, pour l’instant, c’est la méfiance qui domine et elle se nourrit du silence.