Début mai, au moment de fêter le premier anniversaire de son accession à la magistrature suprême, Brice Clotaire Oligui Nguema ne peut pas faire l’économie d’un bilan d’étape à froid. Ce n’est pas courant qu’un président de la République élu de façon triomphale, comme jamais personne dans son pays, ait affaire, huit mois seulement plus tard, à une violente crise sociale. La grève des enseignants du primaire et du secondaire, il faut en convenir, charrie quantité d’enseignements à maints égards, sur le secteur éducatif en piteux état depuis belle lurette, l’absence de dialogue social digne de ce nom, la moralité des partenaires sociaux, le traitement des agents publics et même sur le fonctionnement des institutions, entre autres. D’ailleurs, le front social risque de rester en ébullition. Alors que la tension semble baisser dans le primaire et le secondaire, des enseignants du supérieur brandissent la menace d’une grève illimitée. Dans le secteur pétrolier, le feu couve toujours sous la cendre. D’autres secteurs moins visibles enregistrent des débrayages depuis des mois.
Qu’est-ce qui a bien pu causer cette brusque baisse d’intensité de l’idylle entre le président de la République et le peuple qui l’a porté en triomphe, au point qu’il ne lui a pas accordé un état de grâce ? Les raisons peuvent être nombreuses et il va bien falloir y regarder, sauf à faire la regrettable politique de l’autruche bien trop fréquente chez les gouvernants. Il ne serait pas inutile d’interroger la séquence brutale des démolitions de l’habitat spontané dans le Grand Libreville, principalement au quartier Plaine-Orety, où il s’est formé une sorte de camp de réfugiés, certaines familles dont les maisons ont été rasées n’ayant pas où aller. La violence de l’opération et l’incapacité des ministres et des dirigeants municipaux à apporter des réponses claires et convaincantes aux questions légitimes des citoyens ont marqué les consciences. Circonstance aggravante, les chantiers annoncés, qui auraient pu justifier l’urgence des déguerpissements dans la capitale, n’ont toujours pas commencé, quand d’autres piétinent. S’y ajoutent les polluantes rumeurs sur les dessous de l’opération. Tout aussi brutale aura été la séquence des élections législatives et locales de fin septembre. Dans son discours à la nation le 31 décembre, dressant le bilan de l’année, le président de la République l’a reconnu et a saisi l’occasion de souhaiter de nouvelles réformes d’une loi électorale qui avait pourtant été remaniée moins d’un an plus tôt. Vu la bonne tenue de la présidentielle, en avril, les élections générales de septembre devaient redonner définitivement au bulletin de vote sa valeur et réconcilier les Gabonais avec les urnes, après trois décennies de coups d’Etat électoraux qui ont rendu légitime le renversement d’Ali Bongo le 30 août 2023, au lendemain de la tentative d’un énième passage en force. Les députés élus dans ce cafouillage inédit s’apprêtent à faire leur rentrée parlementaire pour la première session ordinaire, celle des lois. Qu’ils le reconnaissent ou pas, ils portent une part de responsabilité dans la dégradation des relations entre les gouvernants et les gouvernés, dans la défiance actuelle. Ils seraient bien inspirés d’y remédier tout au long de leur mandant, en aidant l’exécutif à prendre les bonnes lois, d’autant qu’ils sont très majoritairement membres de l’Union démocratique des bâtisseurs, le parti du président de la République, par ailleurs chef du gouvernement.
Bâtisseur dans l’âme, Brice Clotaire Oligui Nguema n’ignore pas pour autant que le bilan de son mandat ne reposera pas seulement sur la quantité des édifices publics. Certes, les monuments embellissent la capitale, par exemple. Certes, les cités administratives feront en sorte que plusieurs services publics, à commencer par les ministères, ne soient plus locataires, ce qui engendrera des économies, mais quand les problèmes d’eau et d’électricité demeurent, les quartiers sous-intégrés se multiplient, les glissements de terrains meurtriers rythment les saisons des pluies, les systèmes éducatifs et sanitaires laissent toujours à désirer, le panier de la ménagère est à moitié vide, l’adhésion populaire sera difficilement au rendez-vous. Or, au cours d’un mandat, il importe de maintenir la flamme allumée pendant la campagne électorale. Outre les mesures sociales d’envergure, l’égalité des chances peut y contribuer. De tout temps, l’équité a été une valeur cardinale. A l’heure du premier anniversaire, le président de la République aura le droit de procéder à des réaménagements dans tous les compartiments. Personne n’est détenteur d’un titre foncier où qu’il se trouve. Seule la capacité à donner des résultats probants compte. Pour aller plus haut, la fusée se déleste de ce qui l’alourdit. Le chef de l’Etat ne peut pas se coltiner en permanence des boulets. Seul à avoir été élu, il sera le seul à rendre des comptes à la fin du septennat. En l’absence de résultats éloquents du côté de l’exécutif et d’une gouvernance exemplaire (irréprochable serait peut-être trop dire), le front de l’opposition qui se forme, bien qu’étant un attelage hétéroclite, peut être audible. Le populisme se nourrit de la faillite des personnes en responsabilités et des défaillances de l’Etat.