Les amis de circonstance du Président

De là où il est, à Londres ou à Paris, l’ancien chef de l’Etat gabonais faisant la navette entre les capitales britannique et française, Ali Bongo Ondimba médite forcément sur l’amitié quand on est aux affaires. Le 30 août 2023, c’est avec une facilité déconcertante que nombre de ses « amis » ont fait allégeance aux nouvelles autorités. Son appel à faire du bruit (« Make noise ») n’avait pas prospéré, ni à l’intérieur du pays, ni à l’extérieur. Aujourd’hui, le fils et successeur d’Omar Bongo Ondimba, habitué à une cour abondante pendant près de cinq décennies, connaît l’amère expérience des lâches défections et de la solitude qui s’accompagne. Certains des plus grands thuriféraires de son régime ont joué des coudes pour être des figures de premier plan de l’actuelle classe dirigeante. Dans le temps, il eut le tonitruant Mouvement gabonais pour Ali Bongo Ondimba (Mogabo). Il n’en reste plus que de mauvais souvenirs de tenants du pouvoir arrogants et ivres de leurs positions. Seul un de ses membres revendique toujours sa proximité avec l’ex-dirigeant, qu’il tente même d’aider à reprendre la main sur l’ancien parti au pouvoir. Lui qui ne s’imagine jamais en dehors de l’establishment, le parrain du Mogabo trône actuellement dans le bureau d’une institution constitutionnelle, après avoir quitté le parti de son ancienne idole pour l’Union démocratique des bâtisseurs, ultra-majoritaire à l’issue des élections législatives et locales tenues en septembre dernier. Certaines langues soutiendront, à raison, que les défections sont aussi vieilles que le monde, que le Christ, au plus fort de sa persécution, a essuyé la défection de Pierre, qui se considérait pourtant comme son plus proche disciple et qui lui avait juré fidélité. Nul doute que, catholique pratiquant, le président Brice Clotaire Oligui Nguema en est instruit. Tout de même, on se demande si Georges Rawiri, le fondateur du MAB (Mouvement des amis de Bongo), aurait lâché aussi facilement Omar Bongo Ondimba. Leurs intimes se confiaient volontiers sur la solidité du lien entre les deux hommes. La création du Sénat et l’élection (en fait le positionnement) de Rawiri à sa tête en 1997, faisant de lui la personnalité devant assurer la vacance du pouvoir, ne tient pas du hasard.

En France, l’ancien Premier ministre Alain Juppé est souvent cité comme un modèle de fidélité. Il préféra écoper d’une peine d’emprisonnement plutôt que de livrer son mentor, Jacques Chirac, dont il fut un très proche collaborateur depuis la mairie de Paris. Il semble que les dirigeants qui sont victimes de défections aient leur part de responsabilité, en ce sens qu’ils ne s’emploieraient pas à installer une relation fondée sur la sincérité. Il paraît qu’ils n’aiment pas beaucoup les membres de leur entourage qui ne sont pas des béni- oui-oui. Les dirigeants abhorreraient les avis contraires, qu’ils tiendraient pour de l’irrévérence, si ce n’est pour un crime de lèse-majesté. Ils ne seraient pas à l’aise avec les collaborateurs qui leur disent la vérité, qui leur rapportent la réalité du terrain souvent faite des plaintes des citoyens, vus comme des éternels insatisfaits. Au contraire, les hommes au pouvoir auraient une préférence pour les collaborateurs qui les trouvent parfaits et infaillibles. En somme, qui les déifient. Ceux qui, même lorsqu’ils sont conscients qu’une mesure est contraire à la loi ou impopulaire, se livrent à des contorsions pour trouver des arguments afin qu’elle passe. C’est les carriéristes : ils ont peur de contrarier le chef et de perdre ainsi leur poste. Alors, il s’installe une relation fondée sur l’hypocrisie. Le dirigeant se persuade d’être aimé de gens qui ne pensent en réalité qu’à l’intérêt personnel, qu’il commet l’erreur de prendre pour le peuple tout entier. Il se met ainsi des œillères et s’enferme dans une bulle. Le 4 septembre 2023, lors de sa prestation de serment en tant que président de la transition, le général Oligui Nguema avait peint un tableau juste de ce qui justifiait le « Coup de la libération » et, donc, le renversement du régime d’Ali Bongo Ondimba. Le Gabon peut alors se targuer d’avoir à sa tête, depuis le 3 mai 2025, un président de la République instruit des erreurs de son devancier, en particulier, et des tares des dirigeants, en général. « Un homme averti en vaut deux. »

Dernières infos

La rédaction vous recommande

Partagez cet article

Interagissez avec nous

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut