La lutte contre la vie chère est sans doute l’un des terrains les plus sensibles de la gouvernance actuelle. Elle touche le ventre des ménages, le quotidien des familles, la dignité des travailleurs, la colère silencieuse des retraités et l’angoisse des jeunes parents qui voient le panier de la ménagère se vider à mesure que les prix montent. C’est donc peu dire que la création de la Centrale d’achat du Gabon répond à une attente réelle. Le gouvernement a présenté cet outil comme un levier destiné à améliorer l’accessibilité des produits de première nécessité, à maîtriser les prix et à agir sur les circuits d’importation et de distribution. Le 25 avril 2026, le lancement du « méga marché » de la CEAG à Angondjé a confirmé l’ampleur de cette attente populaire, avec une forte mobilisation des populations du Grand Libreville. Mais c’est précisément parce que l’attente est forte que l’exigence doit être plus grande. Une centrale d’achat n’est pas un marché géant. Elle n’a pas vocation première à devenir un détaillant public, encore moins un supermarché d’État installé au gré des opérations de communication. Dans son esprit le plus rigoureux, une centrale d’achat doit mutualiser les commandes, négocier les meilleurs prix à la source, réduire les intermédiaires inutiles, sécuriser les stocks, organiser la logistique, encadrer la distribution et faire bénéficier l’ensemble du réseau commercial de prix plus justes. Si elle descend elle-même dans l’arène de la vente directe, elle change de nature et cesse d’être un instrument de structuration économique pour devenir un acteur commercial parmi d’autres. Or c’est là que le modèle gabonais mérite d’être interrogé. L’ouverture d’un « méga marché » peut produire un effet immédiat. Elle peut permettre à des familles d’acheter du riz, de l’huile, du concentré de tomate, du poulet, des oignons ou des produits d’entretien à des prix plus accessibles, comme cela a été annoncé pour l’opération d’Angondjé. Personne ne peut mépriser ce soulagement ponctuel. Dans un pays où de nombreux ménages vivent sous tension budgétaire permanente, quelques milliers de francs économisés sur des produits essentiels ne sont pas un détail. Mais une politique publique ne se juge pas seulement à l’émotion qu’elle produit le jour de son lancement. Elle se juge à sa capacité à transformer durablement les causes du problème.
La vie chère au Gabon n’est pas seulement le résultat de marges abusives sur quelques produits. Elle est le symptôme d’une économie dépendante de l’importation, d’une production locale insuffisante, d’une logistique coûteuse, d’un transport intérieur défaillant, d’un contrôle des prix parfois théorique, d’une faible transparence dans les chaînes d’approvisionnement et d’une concentration des circuits commerciaux entre quelques mains. Si ces causes ne sont pas traitées, la Centrale d’achat pourra bien organiser des marchés populaires, multiplier les points de vente labellisés, afficher des prix réduits : elle ne fera que poser un pansement social sur une fracture économique. Le risque est donc clair : confondre l’urgence et la réforme. L’urgence commande d’agir vite pour soulager les ménages. La réforme impose d’agir profond pour changer le système. Le premier produit des files d’attente, des images fortes, des discours politiques et des prix provisoirement attractifs. La seconde exige des chiffres, des contrats transparents, une traçabilité des achats, une publication des marges, une cartographie des fournisseurs, un contrôle des stocks, une stratégie de distribution nationale et une articulation avec l’agriculture locale. Sans cela, la Centrale d’achat risque de devenir un instrument de visibilité plus qu’un outil de souveraineté économique. Il y a aussi une autre question, plus délicate : celle de la concurrence. Lorsque l’État, directement ou par une structure qu’il soutient, se met à vendre des produits au public, que deviennent les commerçants, les grossistes, les semi-grossistes, les détaillants, les marchés de quartier, les petites boutiques qui font vivre des familles entières ? L’objectif ne devrait pas être de les écraser, mais de les intégrer dans un système plus juste. Une vraie centrale d’achat devrait permettre à ces acteurs d’accéder à des produits moins chers, dans des conditions transparentes, afin que la baisse des prix se diffuse dans tout le pays. À défaut, on créera deux circuits : un circuit public subventionné, spectaculaire mais limité, et un circuit ordinaire où les Gabonais continueront de subir les mêmes prix. La question de l’équité territoriale se pose également. Angondjé, Akanda, Libreville, Owendo ou Bikélé ne sont pas le Gabon tout entier. Le gouvernement évoque une extension progressive du dispositif vers d’autres localités et provinces. Mais chacun sait que le coût de la vie est souvent plus rude encore à l’intérieur du pays, où le transport renchérit les produits, les ruptures fréquentes et où le consommateur n’a pas toujours le choix. Si la Centrale d’achat reste concentrée dans le Grand Libreville, elle renforcera une inégalité déjà ancienne : celle d’un pays où l’État agit d’abord là où les caméras peuvent le voir. Il faut donc saluer l’intention, mais refuser l’illusion. Oui, le Gabon a besoin d’un instrument fort pour peser sur les prix des produits essentiels. Oui, les ménages ont besoin d’un soulagement immédiat. Oui, l’État doit intervenir lorsque le marché devient une machine à appauvrir les plus faibles. Mais non, une centrale d’achat ne saurait se réduire à l’ouverture périodique de marchés populaires. Non, la baisse durable des prix ne se décrète pas depuis une estrade. Non, le pouvoir d’achat ne se restaure pas par la seule mise en scène de produits vendus moins cher pendant quelques heures ou quelques jours. Le véritable test de la CEAG sera ailleurs : dans sa capacité à rendre publics ses mécanismes d’achat, à prouver que les prix baissent réellement dans les quartiers, à démontrer que les commerçants ordinaires en bénéficient, à garantir que l’intérieur du pays n’est pas oublié, à soutenir la production nationale et à éviter que cette structure ne devienne une nouvelle rente pour quelques opérateurs bien introduits. Car le Gabon n’a pas seulement besoin de marchés moins chers. Il a besoin d’un marché plus juste. La Centrale d’achat peut être une bonne idée. Mais une bonne idée peut devenir une mauvaise politique lorsqu’elle est dévoyée par la précipitation, l’affichage ou l’opacité. Si elle veut rester fidèle à sa mission, elle doit demeurer un outil de régulation, de mutualisation et de transformation des circuits économiques. Le « méga marché » peut être une vitrine, mais il ne doit pas devenir le modèle. Car une vitrine, aussi remplie soit-elle, ne nourrit pas durablement un peuple. Seule une réforme sérieuse, transparente et structurelle peut redonner aux Gabonais ce qu’ils réclament depuis longtemps : le droit élémentaire de vivre décemment du fruit de leur travail.