Liberté d’expression : le mauvais signal

Qu’on ne s’y trompe pas : la régulation des réseaux sociaux est un débat mondial.

Des États-Unis à l’Europe, de l’Asie à l’Afrique, la question de l’encadrement des plateformes numériques est devenue centrale. Aucun pays sérieux ne nie les dangers liés à la désinformation, aux discours haineux ou aux manipulations numériques. Le Gabon n’avait donc pas à rester spectateur. Mais ce qui pose problème aujourd’hui, ce n’est pas le principe de la régulation. C’est la méthode. Et la méthode choisie par la Haute Autorité de la Communication est profondément inquiétante. Suspendre indistinctement des réseaux sociaux. Sans ciblage. Sans motivation détaillée. Sans gradation. Sans pédagogie. C’était une décision large, brutale, administrative. Voire, une réponse maximaliste à une problématique complexe. Voilà ce qui choque. Le 30 août 2023 avait pourtant symbolisé une rupture. Une promesse de respiration démocratique. Un engagement implicite à rompre avec certaines pratiques d’un autre âge. Ce moment historique que beaucoup ont qualifié de « Libération » portait une espérance : celle d’un État plus ouvert, plus transparent, plus respectueux des libertés publiques.

Cette espérance n’était pas qu’émotionnelle. Elle était mesurable. Le classement 2025 de Reporters sans frontières avait placé le Gabon à la 41e position sur 180 pays, contre la 56e place en 2024, et la 95e auparavant. Une progression spectaculaire doublée d’un signal fort envoyé à la communauté internationale. Sans omettre que cela était un indicateur tangible que quelque chose changeait. Car la liberté de la presse est un baromètre global. Lorsqu’elle progresse, c’est l’ensemble des libertés fondamentales qui respire. C’est l’État de droit qui se consolide. C’est la confiance qui revient. Et voilà que, par une décision administrative lourde et indistincte, la HAC replonge le pays dans des réflexes que l’on croyait définitivement relégués aux archives. Vers quoi nous ramène-t-on ? Vers une logique de suspension généralisée justifiée à la hâte sur des plateaux internationaux, sans véritable ancrage dans une échelle de valeurs démocratiques clairement assumée. Des explications techniques sans souffle ; assorties de justifications sécuritaires sans vision politique. Réguler n’est pas frapper à l’aveugle. Réguler n’est pas suspendre « tout azimuts ». Réguler suppose proportionnalité, précision et transparence. La liberté, par nature, n’est pas une faveur octroyée par l’administration. Elle est un droit. Un droit fondamental. Un droit inaliénable. Elle peut être encadrée par la loi, oui mais une loi claire, motivée, proportionnée. Pas par des décisions indistinctes qui donnent le sentiment d’une sanction collective. La question est simple : avions-nous besoin de cette brutalité ? Si d’autres pays ont choisi des méthodes radicales, étaient-ils des modèles ? Certains d’entre eux sont régulièrement critiqués pour leur recul démocratique. Est-ce vers cette trajectoire que nous voulons tendre ? La HAC semble avoir cédé à une logique de sécurocratie administrative, oubliant que le 30 août symbolisait précisément la fin d’un certain climat. Les Gabonais avaient célébré ce jour-là l’effacement d’une ère de crispations. L’histoire est parfois ironique : les symboles peuvent être fragiles.

À Echos du Nord, nous ne combattrons jamais le principe d’une régulation responsable. Le monde numérique impose des règles. Mais peut-on sérieusement prétendre réguler ce qui n’est pas précisément défini ? Peut-on encadrer un droit fondamental par une mesure globale qui frappe indistinctement citoyens, journalistes, entrepreneurs et étudiants ? Les juristes invoqueront la conformité procédurale. Peut-être. Mais la démocratie ne se résume pas à la procédure. Elle se mesure à l’esprit dans lequel les décisions sont prises. La trajectoire des libertés publiques au Gabon est à un moment décisif. Les décisions d’aujourd’hui pèseront demain : sur notre crédibilité internationale, sur l’attractivité économique, sur la confiance des investisseurs, sur la perception des partenaires, sur l’image d’un pays qui avait commencé à redresser sa stature. Le 30 août devait marquer un tournant. Il serait dramatique qu’il devienne un simple souvenir symbolique, vidé de sa substance par des décisions administratives mal calibrées. La liberté n’est pas un luxe. Elle est le socle. Et lorsque l’on touche au socle, on fragilise l’édifice tout entier.

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