Il arrive un moment où le courage d’un chef d’État ne prend plus sa dimension et sa pleine capacité dans la conquête du pouvoir, mais dans la séparation de ceux qui l’empêchent de l’exercer pleinement. Le président de la République l’a lui-même reconnu : « Je suis un homme seul. » Rarement une confidence présidentielle aura été aussi révélatrice. Oui, Brice Clotaire Oligui Nguema est aujourd’hui un homme seul. Non parce qu’il manquerait de ministres, de conseillers, de directeurs généraux, de collaborateurs ou de hauts responsables. Il est seul parce que le premier cercle du pouvoir semble, de plus en plus, incapable de lui apporter ce dont un chef d’État a le plus besoin : la vérité. Le plus grand danger qui menace désormais le Président ne siège peut-être plus dans l’opposition. Il gîte au cœur même du système qu’il dirige : dans les silences, les flatteries et les calculs. Ce danger est dans cette cour qui préfère protéger ses privilèges plutôt que la République. Le temps est venu de le dire avec gravité : le premier chantier du second souffle du septennat n’est ni une route, ni un pont, ni un échangeur. C’est le nettoyage de l’appareil d’État. Machiavel écrivait, en substance, dans Le Prince que l’on juge d’abord un souverain à la qualité des hommes qui l’entourent. Si ceux-ci sont compétents et loyaux, le prince est réputé sage ; s’ils sont médiocres ou intéressés, le discrédit finit par atteindre le souverain lui-même. Cinq siècles plus tard, cette leçon demeure d’une actualité saisissante. Lorsque l’entourage est nocif, quelle est la solution ? Un Président ne gouverne jamais seul. Il a vocation à déléguer, à arbitrer et à fixer une direction. Encore faut-il que ceux auxquels il confie une part de son autorité servent l’État avant de se servir eux-mêmes. Or, c’est précisément là que le doute s’installe dans l’opinion. Chaque décision impopulaire, chaque retard administratif, chaque promesse non tenue, chaque dysfonctionnement finit par remonter jusqu’au chef de l’État. Non parce qu’il décide de tout, mais parce que son entourage donne parfois l’impression de ne pas assumer pleinement les responsabilités qui lui sont confiées. À force de vouloir tout ramener au Président, de ne jamais le contredire, de chercher à lui plaire, on finit par l’isoler, le fragiliser, et on cesse de servir la République. Le général de Gaulle répétait qu’« il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités ». La réalité d’aujourd’hui est celle d’une administration qui peine encore à transformer les ambitions présidentielles en résultats tangibles.
Dans quelques semaines, des dizaines de milliers de nouveaux élèves rejoindront les collèges alors que les capacités d’accueil demeurent en tension. Les universités continuent de souffrir d’un déficit de salles, de laboratoires, d’enseignants et d’équipements. Les réformes annoncées avancent, mais souvent plus lentement que les attentes qu’elles suscitent. Trois années après le 30 août 2023, une question devient inévitable : qui, autour du Président, a eu le courage de lui dire que le premier édifice à construire n’était pas de béton, mais de savoir ? Le premier monument d’une Nation est son école. Tout comme le premier investissement d’un État est son capital humain. Aussi, le premier ministère stratégique est celui qui prépare les générations futures. Sur ce point et les ministres de tutelle auraient dû en prendre la mesure, l’urgence n’est plus à la communication. Elle est à l’exécution. Mais il existe une autre réalité, plus insidieuse encore. Dans les conversations privées, sur les réseaux sociaux comme dans les débats publics, une perception prend de l’ampleur : celle d’une nouvelle élite davantage préoccupée par les attributs du pouvoir que par les exigences du service public.
Qu’elle soit juste ou exagérée, cette perception est devenue un fait politique. Or, un chef d’État ne gouverne pas seulement avec des textes. Il gouverne aussi avec la confiance. Lorsque cette confiance commence à s’éroder, comme nous le disions dans un précédent éditorial, il ne suffit plus d’expliquer. Il faut agir. Léopold Sédar Senghor rappelait que « gouverner, c’est prévoir ». Prévoir, c’est aussi savoir interrompre une dérive avant qu’elle ne devienne une crise. C’est pourquoi le temps du simple ajustement est révolu. Le premier coup de balai n’a manifestement pas suffi. Il faut désormais un ménage en profondeur, sans complaisance, et sans calcul. Un ménage qui ne protège aucun statut, aucune proximité, aucune fidélité personnelle. Parce qu’un collaborateur qui affaiblit l’action présidentielle ne sert ni le Président ni la République. Un conseiller dont la première qualité est d’applaudir plutôt que d’alerter devient un facteur de risque pour l’État. Un haut responsable qui transforme sa fonction en rente trahit l’esprit même du service public et un ministre qui ne produit pas de résultats ne doit pas être maintenu au nom d’équilibres politiques, ethniques ou géographiques. Le fait illustrateur est le changement brusque des ministres du Pétrole et du Travail en janvier dernier. Le monde des travailleurs du pétrole a perdu tous les avantages obtenus sous les prédécesseurs des actuels occupants de ces départements. Il menace aujourd’hui, de ce fait, de paralyser son secteur, très stratégique. Allez y comprendre. L’autorité ne consiste pas seulement à nommer. Elle consiste aussi à savoir relever de leurs fonctions celles et ceux qui ne sont plus à la hauteur de leur(s) mission(s). Cette exigence vaut également pour une autre dérive qui menace silencieusement le pacte républicain.
Depuis plusieurs mois, certains discours donnent le sentiment que la proximité culturelle, régionale ou personnelle avec le chef de l’État ouvrirait un droit particulier sur certaines fonctions de la République. Ce raisonnement est dangereux et contraire à l’idée même de
Nation. Le pouvoir n’appartient à aucune province, à aucun clan, à aucun groupe, et à aucune communauté. Le pouvoir appartient au peuple gabonais. La fonction publique n’est pas un héritage familial, encore moins une récompense communautaire. C’est un mandat de service. Le 30 Août n’a pas été porté par une région contre une autre. Il l’a été par une aspiration nationale à une République plus juste. Si demain les anciens privilèges devaient simplement changer de bénéficiaires, alors le changement perdrait sa raison d’être. L’histoire du Gabon est suffisamment riche d’enseignements pour éviter cette erreur. De Léon Mba à Omar Bongo. Léon Mba avait coutume de rappeler que l’État devait demeurer au-dessus des appartenances particulières. Omar Bongo, malgré les critiques adressées à son long règne, répétait que « le Gabon est une famille ». Cette formule n’a de sens que si aucun enfant de cette famille ne se croit propriétaire de la maison commune. Le Président doit entendre ce qui monte du pays. Le peuple ne réclame pas seulement des infrastructures, mais également une morale publique. De même, il ne demande pas seulement des investissements. Il exige aussi l’exemplarité. Pense-t-on qu’il s’extasie seulement des inaugurations ? Non. Il veut que les institutions cessent d’être perçues comme des lieux de privilèges. L’histoire enseigne une constante : les grands dirigeants ne sont pas renversés uniquement par leurs adversaires. Très souvent, ils sont affaiblis par ceux qui, chaque matin, leur disent que tout va bien, alors que tout se dégrade autour d’eux. Monsieur le Président, votre véritable rempart n’est ni un cabinet, ni un parti, ni un réseau d’influence, ni une proximité régionale. Votre seul rempart demeure le peuple gabonais. C’est lui qui a accueilli le changement avec espoir et qui attend désormais des actes. C’est également lui qui jugera si la République a réellement changé de culture ou si elle a simplement changé de bénéficiaires. Vous avez dit être un homme seul. Alors, faites de cette solitude une force. Libérez-vous des courtisans. Écartez les gestionnaires sans résultats. Éloignez les marchands d’influence de vos cabinets respectifs. Refusez les fidélités qui étouffent la compétence. Rappelez à chacun que servir l’État n’est ni un privilège, ni un moyen de s’enrichir, mais que c’est un devoir. Il est encore temps. Mais le temps politique n’attend jamais longtemps. L’histoire offre parfois une seconde chance aux chefs d’État. Omar Bongo l’a expérimenté. Elle n’en accorde presque jamais une troisième.