Accord transfrontalier Gabon- Guinée Équatoriale : éléments de langage et médiation interculturelle comme clef de voûte pour un arrangement à l’amiable

Les divisions entre le Gabon et la Guinée Équatoriale sont un accident de l’histoire survenu du fait de la colonisation. L’impossibilité de déplacer des communautés qui se côtoient et se côtoieront toujours pour les emmener ailleurs, contraint les deux pays à se parler et à régler leurs conflits eux-mêmes et rien que par eux-mêmes à travers un arrangement à l’amiable. En conséquence, envisager un règlement du conflit ou toute autre solution uniquement par le droit semble voué à l’échec. Le désaccord transfrontalier opposant le Gabon à la République sœur de Guinée Équatoriale depuis les années 70 et qui a vu une évolution véritable, après la Convention de Bata (1974), suite à la saisie conjointe de la Cour Internationale de Justice (CIJ) par les deux pays (05/03/2021), mérite que l’on s’y attarde un tant soit peu afin d’examiner les voies et moyens pour l’atteinte des objectifs communs aux deux nations. En effet, L’arrêt de la CIJ valide la frontière terrestre basée sur le Traité de Paris de 1900. Sauf que le tracé qui en découle implique de légères modifications techniques ; notamment sur les territoires de Mongomo et Ebebiyin. D’autre part, la Cour a également constaté un flou sur la délimitation de la frontière maritime. Cet aspect, aussi important soit-il, l’a conduit à enjoindre les deux États à mener des négociations bilatérales directes pour plancher sur la question. Dès lors, toutes les parties se sont accordées sur la mise en place d’une commission mixte chargée de réfléchir sur le règlement à l’amiable des questions restées en suspens après le rendu de la Cour. Mais de quoi s’agit-il réellement ? En d’autres termes, quelle est la mission assignée à cette commission paritaire ? La réponse à cette problématique relève (désormais) du pouvoir discrétionnaire de chaque Chef d’Etat. En ce qui concerne la partie Équato- guinéenne, des instructions seront naturellement données à leurs membres afin qu’ils défendent au mieux les intérêts de leur pays. S’agissant des nôtres, un scénario similaire est inévitable étant donné que la question n’a pas fait l’objet d’une consultation nationale eu égard à son caractère souverainiste. Il revient alors aux plus hautes autorités de l’Etat d’indiquer à nos commissaires la ligne rouge à ne pas franchir. Mais il serait inopportun d’aborder en profondeur cet aspect en l’absence des informations réelles données aux membres de la Commission pour le compte de la partie gabonaise. Voilà pourquoi nous chercherons à inscrire notre réflexion sur des questions de forme.

 Éléments de langage utilisés lors des échanges

D’abord, nous commencerons par le verbatim devant accompagner les délégués gabonais lors des différents échanges avec leurs collègues. Pour cela, il est à relever que l’histoire récente des deux nations a laissé des plaies non totalement cicatrisées à ce jour et qui peuvent renforcer la susceptibilité des délégués équato-guinéens pendant les pourparlers. A cet état des faits s’ajoutent des idées préconçues face à l’altérité. Cette attitude peut parfois alimenter des peurs collectives dans les contacts entre êtres humains. Par conséquent, une attention particulière doit être donnée à la teneur des échanges lors desdites rencontres entre commissaires. Loin de nous ici l’idée de mettre de côté les fondements juridiques sur lesquels doivent s’appuyer les arguments apportés pour la défense des intérêts de notre pays, puisque l’enjeu se trouve ailleurs ; notamment dans la formulation du discours, des non-dits, du langage corporel, en somme, de la diplomatie interculturelle à mener. L’adoption d’un tel discours nous permettra de créer des ponts entre nos deux peuples, d’apaiser les tensions géopolitiques et surtout de lutter contre les préjugés qui existent de part et d’autre. L’usage du soft power visant à établir un dialogue basé sur un même pied d’égalité plutôt qu’à imposer une hégémonie socio-culturelle.

 La mission des commissaires

Ensuite, nous devons mettre un accent particulier sur le rôle que doivent incarner les intermédiaires représentant les intérêts de notre cher pays le Gabon. A ce stade, l’enjeu est de cerner son interlocuteur en se posant les questions nécessaires pour mieux le comprendre. Dans ce sens, qu’il s’agisse des relations bilatérales ou des rapports commerciaux, il importe d’avoir une connaissance poussée sur la partie adverse ; avoir une idée sur ses préférences, ses intentions et surtout sur les lignes rouges à ne pas franchir. Pour cela, un décryptage des codes s’impose aussi afin d’éviter de verser dans des erreurs ; particulièrement, des potentiels malentendus lors des négociations. Une prise en compte des subtilités culturelles des partenaires avec qui l’on traite reste nécessaire ; surtout s’agissant des hommes d’affaires ou politiques équato-guinéens. En conséquence, la réussite de ces accords transfrontaliers entre le Gabon et la Guinée Équatoriale doit absolument s’inscrire dans le strict respect du protocole formel, hiérarchisé et fortement influencé par la culture administrative hispanique et les traditions locales en terre Équato-guinéenne. La maîtrise de ce protocole est donc cruciale et une erreur peut très facilement bloquer une négociation ; tandis qu’un respect strict des usages permet d’accélérer les processus décisionnels.

Médiation interculturelle

Enfin, il est absolument nécessaire de nous pencher sur l’importance de la médiation interculturelle dans l’accompagnement des commissaires à ces négociations avec la Guinée Équatoriale. Il ne fait aucun doute que chaque délégation compte en son sein des hommes et des femmes très outillés dans les domaines du droit, de la politique et de bien d’autres secteurs liés à cette question transfrontalière entre les deux pays. Cependant, insister sur cet aspect permet de ne pas passer outre certaines réalités incontournables dans le règlement définitif de ce différend.

La hiérarchie et le respect des titres officiels

La société administrative équato-guinéenne attache une importance capitale aux statuts et titres honorifiques. Ainsi, pour s’adresser à des responsables politiques et à des institutions, il est absolument recommandé d’utiliser leurs statuts respectifs. Au sommet de l’Etat se trouve le Président de la République, Chef de l’Etat. On s’adresse à lui avec le titre de Su Excelencia, en abrégé S.E. (Son Excellence). Le Vice-Président de la République, le Premier Ministre et les Vices-Premiers Ministres reçoivent également le traitement honorifique de (Excelencia ou Excelentísimo Señor (pour les gentes féminines, on dit Excelentísima Señora.). Lorsqu’une correspondance est adressée à un haut dignitaire, il est impératif d’utiliser le titre honorifique correspondant. Dans ce sens, l’Espagne et ses anciennes colonies dont fait partie la Guinée Équatoriale, conservent le traitement de Ilustrísimo Señor (Très Illustre ou Illustrissime Monsieur) ou Ilustrísima Señora (Très Illustre ou Illustrissime Madame) à l’écrit. Dans le contexte ecclésiastique, l’expression signifie Monseigneur lorsqu’on s’adresse à un évêque. Cette distinction honorifique est toujours suivie du titre de la fonction officielle précédé d’une majuscule de courtoisie. Dans la pratique, il est donc recommandé d’écrire Ilustrísimo Señor Secretario de Estado (Illustrissime Monsieur le Secrétaire d’Etat) ou encore Ilustrísima Señora Secretaria de Estado (Illustrissime Madame la Secrétaire d’Etat) pour s’adresser aux secrétaires généraux. Un traitement similaire est réservé aux directeurs généraux et hauts fonctionnaires, de manière générale. Quelle que soit la nature de la rencontre avec un ministre équato-guinéen, il est formellement recommandé de s’adresser initialement à son directeur de cabinet. Court-circuiter la hiérarchie est perçu comme un manque de respect grave. Cette forte hiérarchisation de l’administration équato-guinéenne est également observée tout au long de la pyramide de la chaîne de commandement et selon les secteurs d’activités. Ainsi, dans le cadre des négociations inter-états, le tour-de-table lors des échanges obéit à une autre réalité. Pour la partie adverse, la prise de parole est strictement réservée à l’autorité supérieure présente à la réunion. Le reste des commissaires étant autorisés à intervenir sur des questions précises à la demande expresse du chef de délégation. En conséquence, l’adoption d’un schéma identique pendant la prise de parole du côté gabonais favoriserait les débats ; tout en éloignant les éventuels malentendus.

Le formalisme des correspondances écrites

Les correspondances adressées aux hauts fonctionnaires de l’Etat équato-guinéen doivent impérativement être revêtues du caractère officiel. Pour cela, la rédaction des lettres officielles se fait sur du papier de haute qualité, généralement signées à l’encre bleue et couronnées du cachet officiel de l’institution d’appartenance. Une rigueur absolue reste observée dans le strict respect des préalables à l’approbation d’une audience officielle. Un courrier adressé au mauvais service est purement et simplement donné sans suite à cause du fort cloisonnement de l’administration. En conséquence, la maîtrise des étapes et leurs circuits respectifs permet une issue rapide. D’autre part, les réunions avec les responsables politiques obéissent souvent à un cérémonial bien précis. Il est d’avance acquis, qu’en Guinée Equatoriale, la ponctualité est asymétrique lors des rencontres avec les autorités politiques. Arriver à l’heure, voire en avance, constitue une marque d’attention et de grande considération à l’égard du dirigeant équatoguinéen. Et lorsqu’on est en visite officielle, l’hôte a tendance à être en place avant l’arrivée de son invité. Une attitude contraire pour la réception d’un haut dignitaire équatoguinéen dans notre pays constituerait un énorme manque de respect à son endroit ; et partant envers son peuple et son Président de la République. De même, l’usage d’éléments de langage pouvant heurter leur sensibilité pourrait conduire exactement au même résultat. Parmi ceux-ci, les actes manqués à l’instar d’une réception sur le tarmac faite par une personnalité de rang inférieur à votre invité peuvent susciter la colère en face. À moins que des dispositions aient été prises, au préalable, en vue d’en informer d’avance l’illustre invité.

La culture des cadeaux officiels

La culture des cadeaux est très courante en Guinée Équatoriale, mais elle doit être menée avec tact et ne pas passer pour une tentative de corruption. Pour cela, il est recommandé d’opter pour des cadeaux institutionnels et non personnels, représentant la culture gabonaise. Le moment choisi pour la remise des cadeaux de courtoisie est très important. En général, il s’offre à la fin des échanges ou travaux, en signe de remerciement pour le temps accordé, et non au début ou en pleine négociation. Suivre ces points dans le règlement du différend qui oppose notre pays à la République sœur de Guinée Équatoriale, c’est choisir la voie de la sagesse africaine et de la paix entre nos peuples plutôt que de privilégier uniquement celle du droit.

 Dr Rodrigue BIGOUNDOU

Université Omar Bongo,

Traducteur-interprète & Consultant interculturel (Français-Espagnol)

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