La rupture à l’épreuve des recompositions politiques

La sortie du silence d’Ali Bongo Ondimba et les appels au dialogue qui agitent le Parti démocratique gabonais (PDG) ont remis cette formation au centre de l’actualité politique. À quelques semaines de son 13ᵉ congrès ordinaire, annoncé du 27 au 29 novembre, l’ancien parti au pouvoir tente de surmonter ses divisions et de redéfinir son avenir. Mais derrière la bataille pour son contrôle se pose une question autrement plus importante : que reste-t-il du choix de rupture exprimé par les Gabonais ? Il faut se souvenir que le déclin du PDG ne date pas du 30 août 2023. Il avait commencé bien avant, lorsque s’est épuisé le cycle du parti unique, après vingt-deux années de monopartisme. L’ouverture démocratique de 1990 avait consacré la fin d’un système que les mutations de la société gabonaise rendaient désormais difficile à maintenir. Le PDG avait néanmoins réussi à conserver le pouvoir, profitant notamment de l’affaiblissement progressif d’une opposition divisée, avant que la disparition d’Omar Bongo Ondimba, en 2009, ne révèle plus profondément les fractures de son héritage politique. Les dissensions entre les principaux responsables, les rivalités de succession et les luttes d’influence ont progressivement fragilisé une formation qui avait longtemps incarné la stabilité du pouvoir. En 2016, puis en 2023, le vote des Gabonais a pris la forme d’une sanction contre Ali Bongo Ondimba et son mode de gouvernance. Mais réduire ces deux séquences à un simple rejet d’un homme serait méconnaître la profondeur du désaveu. À travers lui, c’est aussi un système qui a été remis en cause : celui d’une domination politique prolongée, dont les promesses de développement et de prospérité n’ont pas répondu aux attentes d’une partie importante de la population. La rupture du 30 août 2023 a ouvert une nouvelle phase. Le Dialogue national inclusif devait permettre d’en tirer les conséquences politiques et institutionnelles. La question de l’avenir du PDG, jusqu’à celle de sa dissolution, s’est alors inscrite dans un débat plus large sur la refondation de l’État et la nécessité de tourner la page d’un système contesté. Le maintien du parti, au nom notamment de l’inclusion et de la préservation de la pluralité politique, a cependant laissé entière une interrogation : comment construire un ordre nouveau sans examiner jusqu’au bout les mécanismes qui ont conduit à la crise de l’ancien ? Les défenseurs de la continuité pouvaient difficilement invoquer l’intégrité de l’œuvre d’Omar Bongo Ondimba sans regarder ce qu’elle était devenue après sa disparition.

Les principes de paix, de stabilité et d’unité nationale, auxquels son action politique était associée, ont été mis à rude épreuve par les clivages, les tensions et les fractures qui ont traversé le pays. L’héritage d’OBO ne pouvait plus être confondu avec le parti qu’il a fondé. C’est à force de confondre les deux, que les tenants du maintien ont fini par préserver une étiquette tout en laissant s’éloigner les principes qui lui donnaient un sens. La destruction de la Cité de la démocratie, dont le petit palais qui le surplombait reste, à cet égard, un symbole puissant. Ce lieu avait accueilli la Conférence nationale de 1990, moment décisif du passage du monopartisme au multipartisme. Sa disparition, dont la nécessité n’a jamais fait l’unanimité, a consacré la volonté d’ABO d’effacer l’œuvre d’OBO. La seconde erreur fut de croire que la réforme du PDG, engagée sous Ali Bongo Ondimba, pouvait suffire à lui rendre sa légitimité. Elle a surtout donné le sentiment d’une volonté de remodeler l’appareil à son image, sans résoudre les contradictions accumulées ni répondre à la défiance d’une partie de la population. Trois ans après le début de la transition, le PDG est toujours là. Ses différentes sensibilités cherchent désormais à définir leur avenir : certains plaident pour une opposition véritable au pouvoir actuel, tandis que d’autres privilégient une proximité avec la majorité présidentielle. L’intervention récente d’Ali Bongo Ondimba, qui revendique toujours la présidence du parti et réclame un congrès inclusif, ajoute une nouvelle dimension à cette recomposition. Dans le même temps, l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB), appelée à incarner une nouvelle culture politique, doit encore clarifier sa doctrine, ses priorités et sa conception du pouvoir. Basculée, entre anciens cadres du PDG, personnalités issues de l’opposition et nouveaux venus, elle porte les contradictions d’un paysage en recomposition. A ce jour l’UDB n’a pas encore réussi à relever un défi majeur : démontrer que conjuguer avec d’anciens acteurs issus du PDG, peut s’accompagner d’un véritable renouvellement des pratiques. Dans l’opinion, la conviction partagée est que les anciennes habitudes se reproduisent sous la bannière verte et jaune. Les atermoiements de la transition ont ainsi laissé ouverte une question essentielle, et elle n’aura pas de cesse d’être posée : la rupture annoncée devait-elle seulement remplacer les détenteurs du pouvoir, ou transformer les conditions de son exercice ? Le retour du PDG dans le débat politique ne constitue pas, en soi, une anomalie démocratique. Mais la liberté d’organisation des partis ne saurait tenir lieu d’amnésie politique, ni dispenser les formations de répondre de leur histoire et de leur bilan. Le peuple gabonais n’a pas exprimé, en 2016 et en 2023, le simple désir de changer de dirigeants. Il a aussi manifesté son rejet d’un système dont il ne voulait plus subir les pratiques et les impasses. Cette exigence de rupture ne peut être réduite à une parenthèse électorale, ni neutralisée au gré des recompositions politiques. Elle oblige ceux qui gouvernent aujourd’hui à donner un contenu concret au changement promis. Car une rupture qui se limite au renouvellement des hommes, sans transformation des pratiques, risque de n’être qu’un changement de façade.

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