L’idée de rendre le vote obligatoire en République gabonaise, évoquée récemment en Conseil des ministres, à l’effet de lutter contre l’abstention, a les allures d’un de ces faux- fuyants dont les politiques, ici ou ailleurs, sont friands. Quiconque a vécu l’engouement lors des élections présidentielles de 1993, 2009, 2016, 2023 et 2025 est fermement convaincu qu’une telle mesure est une fausse solution à un vrai problème. Ces deux scrutins suffisent à démontrer que la solution à l’abstention réside essentiellement dans l’enjeu d’une élection, dans la qualité de l’offre politique, elle-même liée à la qualité des acteurs politiques. A la présidentielle de 1993, l’enjeu était de se débarrasser du président sortant. Au pouvoir depuis vingt-six ans, quand il a succédé à Léon Mba le 2 décembre 1967, Omar Bongo ne donnait plus satisfaction. Il n’avait pas su hisser le pays au niveau de développement proportionnel à ses immenses et innombrables richesses naturelles. Au contraire, son régime se caractérisait par la dilapidation des finances publiques, notamment dans la prise en charge de gouvernements pléthoriques, l’enrichissement illicite des gouvernants et, en conséquence, une dégradation vertigineuse du niveau de vie des citoyens. Le dimanche 5 décembre 1993, il n’y avait pas de taxi en circulation à Libreville. Majoritaires dans le secteur des transports en commun dans la capitale, les frères africains redoutaient des débordements après le vote, tant la tension était montée d’un cran pendant une campagne qui avait duré un mois. Malgré les problèmes de mobilité, les électeurs s’étaient rendus massivement aux urnes. Personne ne voulait se priver de la satisfaction personnelle d’avoir sanctionné le président sortant et contribué ainsi à l’émergence d’une nouvelle société. Le même engouement était à noter à la présidentielle anticipée du 30 août 2009, consécutive au décès d’Omar Bongo Ondimba, le 8 juin dans une clinique à Barcelone, en Espagne. Les Gabonais étaient convaincus de tenir là l’occasion en or de mettre un terme à un régime qui les maltraitait depuis une quarantaine d’années, la Providence les ayant déjà aidés en retirant le souffle de vie au concepteur et principal animateur du système. Dans une moindre mesure, la présidentielle de 2016 avait aussi enregistré la mobilisation des électeurs. A la différence de celles de 1998 et 2005, où la présence d’Omar Bongo signifiait que les dés étaient pipés, que le vainqueur était connu d’avance, le président sortant n’étant pas du genre à organiser des élections pour les perdre. Depuis le rétablissement du multipartisme, en 1990, au cours de la conférence nationale, il s’arrangeait pour que sa formation politique, le Parti démocratique gabonais, ancien parti unique, remportât toujours les scrutins. Dans un contexte où, selon le mot de Mgr Madega, à l’époque président de la Conférence épiscopale du Gabon, “le perdant est désigné vainqueur et le vainqueur désigné perdant”, le bulletin de vote perd sa valeur. Si, en plus, les acteurs politiques sollicitent les suffrages de leurs concitoyens sans offre éloquente en contrepartie, il ne faut pas feindre de s’étonner que la courbe de l’abstention atteigne des sommets. Le vote obligatoire, si tant est que l’option est réellement opérante, doit intervenir en dernier ressort dans l’entreprise consistant à réconcilier les électeurs avec les urnes. Il convient d’abord de renforcer les mécanismes de la transparence électorale. Ensuite de rompre avec la complaisance envers les auteurs et complices de manœuvres de fraude électorale. Trop de candidats indélicats échappent encore aux peines d’inéligibilité prévues par la loi. Leurs complices, les membres des commissions électorales, qui délivrent indûment les procurations, par exemple, prêtent serment, mais il n’y a personne pour leur faire payer le parjure. Les scrutateurs coupables de falsification des résultats demeurent impunis. Un tel laxisme ne concourt pas à l’émergence d’acteurs politiques de qualité. Il est peut-être vain de demander aux leaders des partis politiques d’apprendre à leurs cadres à accepter la défaite et de les former aux batailles électorales. Il est en effet courant de rencontrer des candidats à une élection sans offre politique à proposer aux électeurs. Pour les candidats aux législatives ou aux sénatoriales, l’objectif visé c’est la retraite parlementaire. Étant donné un tel état d’esprit, il n’y a aucune surprise à voir les responsables des exécutifs locaux puiser dans les budgets des municipalités et des conseils départementaux, pour se construire une maison, s’acheter une voiture, en somme se réaliser. Avant de rendre le vote obligatoire, il faut civiliser la classe politique et la sortir de l’état d’esprit de la rente. Les fonctions électives sont trop lucratives, au détriment d’autres positions où l’on sert aussi l’État, parfois avec plus de contraintes. De plus en plus de voix, y compris parmi les élus, s’élèvent pour appeler à l’équité dans le traitement des serviteurs de la nation. Le vote est un droit civil et politique et non pas un devoir. En principe, chacun est libre d’en jouir ou pas. Dans l’hypothèse du vote obligatoire, il serait facile de constater qu’un électeur n’est pas allé aux urnes, en consultant les registres d’émargement. Mais qui serait chargé de faire cette police ? Le préfet, dans les départements ? Le maire, en ville ? Comment serait qualifiée l’infraction et devant quelle juridiction l’auteur en répondrait-il ? Quelle en serait la peine ? Y aurait-il des voies de recours ? Comment peut-on rendre le vote obligatoire et interdire le transport des électeurs désireux d’aller accomplir ce qui serait désormais un devoir ? Le vote obligatoire pourrait résoudre le problème du taux de participation ou d’abstention, selon l’angle sous lequel on observe la question, mais il pourrait aussi engendrer l’augmentation des bulletins blancs ou nuls, si la classe politique ne fait pas l’effort de se tirer par le haut.