Les Gabonaises et les Gabonais se souviennent sans doute du 12 avril 2025. Ce jour où, pour la première fois depuis longtemps, beaucoup d’entre nous ont cru que tout pouvait vraiment changer. On avait tourné la page d’un système usé, lourd, épuisé, vermoulu. Le peuple, dans sa diversité, avait donné sa voix à un homme venu de l’armée, porteur de l’espoir d’un pays à reconstruire. On nous avait promis une République restaurée, une politique réinventée, une gouvernance réconciliée. Et pourtant ! Quelques mois plus tard, à l’heure des investitures pour les élections législatives et locales, le réveil est brutal. Ce que nous voyons n’a plus rien du sursaut. Ce que nous entendons n’a plus rien du renouveau. Ce que nous vivons ressemble terriblement à un retour habilement maquillé de ce que nous avions cru chasser. Car comment comprendre que dans tant de circonscriptions, les candidatures soient imposées d’en haut, sans consultation, sans légitimité locale, sans effort de terrain ? Comment accepter que des ministres fraîchement nommés, souvent inconnus dans leurs propres provinces, soient parachutés comme sauveurs dans des communes qu’ils n’ont jamais servies ? Comment ne pas être choqués de voir les anciens barons revenir sous de nouveaux habits, parfois même aux côtés de ceux qui les combattaient la veille ?
Le cynisme des investitures est une gifle. Une gifle à celles et ceux qui espéraient une autre manière de faire de la politique. Une gifle aux électeurs qui croyaient que la transition allait réellement ouvrir l’espace démocratique. Une gifle aux jeunes qui s’engagent dans leurs quartiers, à ceux qui rêvent de servir leur commune, leur canton, leur département, sans être étiquetés, manipulés ou méprisés. Car c’est bien cela qui se joue aujourd’hui : le mépris du citoyen. Cette vieille habitude qu’ont les appareils politiques de considérer le peuple comme une masse d’électeurs, un décor utile en période de campagne, un chiffre qu’on additionne, qu’on oriente, qu’on infantilise. On vous donne un nom. On vous impose un visage. On vous fait croire que c’est pour votre bien. Et on attend que vous votiez, docilement, sans broncher. Mais ce peuple n’est plus dupe. Il a vu les mensonges. Il a vécu les trahisons. Il sait que ce n’est pas la bannière qui compte, mais le cœur de celui ou celle qui la porte. Il sait que l’appartenance à un parti ne fait pas un bon maire, ni un bon député. Il sait qu’un élu absent pendant des années ne mérite pas sa confiance, même s’il revient au bras du pouvoir.
Aujourd’hui, partout dans le pays, des candidatures indépendantes émergent. Des femmes et des hommes qui n’ont pas les moyens des grands partis, mais qui ont le respect du terrain. Des jeunes qui n’ont pas de relais dans les palais, mais qui dorment avec les leurs, mangent avec les leurs, souffrent avec les leurs. Des visages nouveaux, mais vrais. Ce sont eux, la vraie rupture. La cupidité des transhumants, ces hommes et femmes du pouvoir d’hier vêtus du nouvel habit UDB, ont fait du 12 avril un mirage. Ils n’ont pas rejoint un idéal. Ils ont suivi une opportunité. Ils n’ont pas épousé une cause, mais un véhicule de pouvoir. Et en cela, ils ont trahi bien plus qu’un parti ou un président : ils ont trahi l’espérance d’un peuple. Alors oui, le mirage du 12 avril a terni. Et c’est douloureux de le reconnaître. Mais le peuple gabonais, lui, a encore le pouvoir d’écrire l’histoire. Ce scrutin local est peut-être la dernière chance de reprendre la parole, de refuser la reconduction par d’autres moyens des logiques anciennes. Ne laissons pas notre voix se perdre dans les calculs des états-majors. Ne laissons pas notre dignité se diluer dans les deals de salons. À l’heure du vote, le moment viendra de voter avec mémoire, avec exigence, avec lucidité. Le moment viendra de rappeler à ceux qui nous gouvernent que nous ne sommes pas un peuple d’amnésiques. Nous sommes un peuple debout. Et nous voulons des élus à notre image : proches, sincères, crédibles.