Un parfum d’intolérance anachronique

Parfois, cela se joue au symbole. Les réseaux sociaux suspendus brutalement. Un opposant en détention préventive pour une affaire où sa responsabilité personnelle n’est pas établie et qui, en plus, est frappée de forclusion. Un autre opposant, proche du premier, en brève garde à vue pour avoir osé demander des comptes sur l’exploitation minière et la gestion des fonds de chantiers publics dans sa province d’origine. Des leaders syndicaux en brève détention préventive pour avoir donné du relief à un mouvement de revendication de meilleures conditions de vie. Des activistes inquiétés, dont un en détention préventive. Un durcissement de la législation répressive assorti de la menace d’apatridie pour les voix discordantes. Une appropriation des médias publics. En témoigne le passage à la télévision nationale du secrétaire général du parti au pouvoir pour annoncer des changements dans son bureau exécutif, comme s’il s’agissait de mesures à portée nationale. Et voilà cette agitation brouillonne autour d’une candidature du président de la République à un second mandat, à peine a-t-il entamé le premier. Il y a un faisceau de signaux qui pourrait porter à croire que la galaxie au pouvoir ne s’accommode pas de l’existence d’acteurs susceptibles de faire entendre un autre son de cloche. Cette atmosphère est loin de rendre service au chef de l’État, qui n’est pas déjà bien servi par son pedigree. Quoiqu’il ait été plébiscité à la présidentielle du 12 avril 2025, le libérateur du 30 août 2023 est avant tout un militaire. Sous d’autres cieux, ses frères d’armes n’ont pas toujours laissé de bons souvenirs à la tête des États.

De plus, le général Brice Clotaire Oligui Nguema a été un très proche collaborateur des deux derniers présidents gabonais, dont tout le monde sait qu’ils ne supportaient pas l’existence d’un autre coq dans la basse-cour. Si, à la longue, Omar Bongo Ondimba a su faire preuve de finesse face à l’agacement que lui causaient ses contradicteurs, Ali Bongo Ondimba, lui, a brillé par une brutalité traumatisante qui a culminé avec le bombardement meurtrier du quartier général de son principal adversaire à la présidentielle de 2016. La galaxie présidentielle devrait s’employer à se conduire de façon à ne pas accréditer la thèse selon laquelle le chef de l’État a été façonné par son compagnonnage avec ses prédécesseurs. Mais surtout, le parfum d’intolérance qui se dégage ces derniers temps est anachronique. Ce n’est pas un hasard si le président de la transition, le général Oligui Nguema, a tenu à promouvoir une Constitution qui, en son article 169, consacre « le caractère pluraliste de la démocratie ». La Loi fondamentale précise qu’un retour en arrière n’est pas possible, cette disposition ne pouvant faire l’objet d’aucune révision. En effet, la pensée unique a montré ses limites depuis. Au Gabon, à l’époque du monopartisme, le Parti démocratique gabonais (PDG) était miné par la guerre des courants, preuve que le débat contradictoire est un besoin humain. Les rénovateurs, en majorité des jeunes, souhaitaient une inflexion réellement démocratique, alors que les caciques prônaient le maintien de la ligne dure. Face aux tensions sur fond de conflit de générations, une troisième voie a fini par voir le jour, celle des « appélistes » qui proposaient une ligne médiane. Avec le vent de l’Est, à l’international, et une effervescence nationale en réponse à l’accroissement des inégalités entre la population et une classe dirigeante de plus en plus vorace et cleptomane, le cours de l’histoire a donné raison aux rénovateurs. Le président Omar Bongo dut convoquer une conférence nationale en mars 1990 dont l’issue fut le rétablissement du multipartisme, après vingt-deux ans de chape de plomb. Avant les indépendances africaines, le Gabon avait connu une expérience du pluralisme politique plus ou moins réussie. Principalement trois partis se disputaient la scène, dont deux étaient représentés à l’Assemblée territoire, à savoir le Bloc démocratique gabonais (BDG), majoritaire, et l’Union pour la démocratie sociale gabonaise (UDSG). Invoquant des menaces de division du pays, Albert Bongo, devenu président en décembre 1967 à la mort de Léon Mba, instaura le parti unique le 12 mars 1968, date de naissance du PDG. Mais dès le début de la décennie 1980, ce choix ne donnait plus satisfaction. Le Mouvement de redressement national (Morena) lança la première contestation en 1982, en réaction à une gouvernance caractérisée par des dérives de toutes sortes. Suivit l’Union du peuple gabonais (UPG) en 1989. Les leaders de ces formations politiques contestataires furent à chaque fois condamnés à de la prison ferme. Un d’entre eux trouva la mort au pénitencier de Libreville, semble-t-il sous l’effet de la torture. Toujours est-il que dans la clandestinité, notamment dans les milieux intellectuels, des mouvements opéraient. En 1990, la conférence nationale devenait inévitable. Une implosion guettait le Gabon. Ce sont ces acquis de haute lutte qu’une certaine galaxie présidentielle veut remettre en cause, faisant courir au pays des risques incalculés.

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