Nous ne sommes pas en 2032

Il faut parfois savoir rappeler le calendrier aux enthousiastes. Depuis quelque temps, certains soutiens du chef de l’État, militants, activistes ou simples sympathisants, ont commencé à faire fleurir dans l’espace public un slogan qui se veut probablement mobilisateur : « Oligui 2032 ». L’intention peut être comprise. Elle n’en appelle pas moins à une certaine mise au point. Nous ne sommes pas en 2032. Nous sommes en 2026. La Ve République gabonaise vient à peine d’entrer dans sa nouvelle séquence institutionnelle. Le pays a devant lui plusieurs années de travail, de réformes, de transformation économique – annoncée et donc à concrétiser et sociale, avant que les électeurs n’aient à se prononcer de nouveau sur le choix de leur président. Alors pourquoi vouloir déjà installer une échéance électorale aussi lointaine dans le débat public ? Il existe une sagesse politique élémentaire : à chaque chose son temps. Il y aura un temps pour gouverner. Il y aura un temps pour dresser les bilans. Il y aura un temps pour présenter des projets. Il y aura un temps pour annoncer une candidature. Et, le moment venu, il y aura un temps pour faire campagne. Mais vouloir brûler toutes ces étapes ne rend service à personne. La question n’est d’ailleurs pas seulement politique. Elle est aussi juridique. Le Code électoral gabonais encadre précisément la propagande électorale. Il prévoit notamment que la campagne présidentielle est ouverte selon un calendrier légal et sanctionne « toute propagande électorale en dehors de la durée légale de la campagne électorale ». Il convient donc de distinguer soigneusement le droit de chacun à exprimer une opinion politique y compris son soutien à une personnalité de ce qui pourrait être qualifié juridiquement de propagande électorale. Tout slogan politique n’est pas nécessairement, à lui seul, une infraction ; mais une mobilisation organisée autour d’une candidature future ne saurait être artificiellement soustraite aux règles électorales simplement parce qu’elle intervient longtemps avant l’échéance. Cette nuance est importante dans une République qui entend précisément faire de l’État de droit l’un de ses fondements. La Ve République n’est pas une campagne permanente. C’est ici que certains supporters du chef de l’État semblent parfois confondre deux temporalités : le temps de l’action publique et le temps électoral. La nouvelle Constitution est pourtant claire : le Président de la République est élu pour sept ans et est rééligible une seule fois. L’élection présidentielle intervient dans une période déterminée avant l’expiration du mandat. Autrement dit, le constituant a organisé un temps pour gouverner et un temps pour solliciter à nouveau le suffrage des citoyens. Il n’y a donc aucune urgence à transformer 2026 en répétition générale de 2032. Et surtout, pourquoi vouloir annoncer aujourd’hui ce qui n’a pas besoin de l’être ?

La précipitation n’est jamais une grande alliée de la communication politique. Une mauvaise communication peut produire l’effet inverse. Les promoteurs de ces slogans pensent probablement faire œuvre utile. Ils veulent montrer leur fidélité, entretenir la popularité du chef de l’État et installer très tôt l’idée d’une candidature future. Mais une communication politique n’est pas jugée uniquement à l’intention de celui qui la produit. Elle est jugée à l’effet qu’elle produit dans l’opinion. Et une communication trop précoce peut produire exactement l’effet inverse de celui recherché. À force de parler d’une prochaine élection alors que le pays attend des routes, des écoles, des hôpitaux, des emplois, de l’électricité, de la transformation économique et de la modernisation de l’administration, on peut finir par donner le sentiment que la politique électorale passe avant l’action publique. Ce serait une erreur. Le meilleur soutien que l’on puisse apporter aujourd’hui au chef de l’État n’est probablement pas de lui fabriquer une campagne pour 2032. C’est de lui laisser le temps de travailler. Laisser le Président gouverner. Un chef d’État n’a pas besoin que ses supporters lui fabriquent chaque matin un horizon électoral. Il a besoin de temps pour agir. Il doit pouvoir conduire les politiques publiques, corriger ce qui doit l’être, poursuivre les réformes, arbitrer, construire, investir et tenir les engagements pris devant les Gabonais comme celui d’éradiquer la vie chère en redonnant du pouvoir d’achat aux ménages. La meilleure façon de préparer l’avenir n’est donc pas de proclamer prématurément une candidature. C’est de produire des résultats. Car, au bout du compte, les électeurs ne voteront pas en 2032 pour un slogan qui aura été répété pendant six ans. Ils regarderont ce qui aura été accompli. A savoir : pas seulement une université construite, mais la réforme tant structurelle qu’institutionnelle de l’enseignement supérieur, en lui donnant un contenu à même de compétir avec les meilleures universités africaines ; un réseau routier achevé ; une économie transformée et pourvoyeuse d’emplois revalorisants; ce sera une administration modernisée et des services publics améliorés ; une jeunesse mieux formée ; et pour couronner le tout, un pays davantage productif et mieux positionné dans son environnement régional et international. Voilà ce qui constituera le véritable argument politique, si demain une candidature devait être présentée. Comment transformer les promesses en réalité ? Il y a, dans cette question, une conception plus profonde du leadership. Les grands dirigeants ne gouvernent pas en fonction de la prochaine campagne. Ils gouvernent pour transformer leurs promesses en réalité. Ils ne construisent pas une université parce qu’une élection approche. Ils la construisent parce que la jeunesse en a besoin. Ils ne réforment pas l’économie parce qu’un scrutin se profile. Ils la réforment parce que le pays doit créer de la richesse. Ils ne modernisent pas les infrastructures pour obtenir des voix. Ils le font parce qu’un État moderne doit offrir à ses citoyens les conditions de leur développement. C’est cette différence qui sépare l’action d’État de la communication électorale. Et c’est précisément pourquoi les soutiens du chef de l’État devraient être les premiers à préserver cette distinction. Il existe enfin un paradoxe que les activistes devraient méditer. Plus on proclame tôt une candidature, plus on risque de banaliser l’échéance et de fatiguer l’opinion avant même que la véritable campagne ne commence. À l’inverse, laisser le temps au bilan de se construire peut-être politiquement beaucoup plus efficace. Aussi, le meilleur « Oligui 2032 » ne serait-il pas celui qui n’aurait pas besoin d’être proclamé en 2026 ? Ne serait-il pas celui qui résulterait naturellement des réalisations accomplies, de la confiance consolidée et du jugement que les Gabonais porteront, le moment venu, sur le chemin parcouru ? Il faut donc se garder de transformer le pays en campagne électorale permanente. La Ve République mérite mieux que cela. Elle mérite que chacun respecte le temps institutionnel, que le Président gouverne, que ses soutiens soutiennent, que ses adversaires critiquent, que les institutions jouent leur rôle et que les électeurs, le moment venu, exercent librement leur souveraineté. 2026 n’est pas 2032. Il y aura un temps pour la campagne. Pour l’instant, il y a surtout un pays à transformer d’une part et d’autre part qui exige une révolution dans sa gouvernance.

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